Invalides

La SEP réduit le champ du possible et du désirable. La vie passe sans qu’il ne se passe plus grand-chose. Elle devient âpre, calme, simple et saine. Les espoirs imbéciles ne sont plus déçus, mais décalés, examinés et invalidés. Voilà ce que veulent dire nos cartes invalidité, ce qu’elles essaient de dire et que l’on ne comprend pas. Le monde ancien s’en est allé, invalidé par une inquiétude relâchée et une attente imposée. Loin du fracas du spectacle permanent, couvert d’une ombre silencieuse, le sépien regarde et écoute. Que voit-il ? Des fantasmagories inédites. Qu’entend-il ? Des harmonies inouïes. Mais, quelle langue inventer pour dire et décrire ce monde nouveau, entrevu au détour de l’ALD ?

 

On qualifie nos existences obsolètes de vie dépréciée et dépressive. Cela est vrai dans son ordre. Voilà qui rassure le commun en bonne santé et assure sa subsistance aux psychologues. On parle autant de vie démoralisée et vide. Cela est vrai dans son ordre. Voilà qui rassure le commun à bon moral (67% d’opinion favorable) et assure sa subsistance aux industries du bien-être. Si besoin, on pourra qualifier notre condition de mille autres manières. Elles seront toutes vraies dans leur ordre. Il suffira d’un peu de mauvaise foi et d’intérêts partagés. Les mondes ainsi créés auront tous l’apparence d’une nature suffisamment solide pour oublier que trois tâches sur une IRM suffisent à les renverser.

 

On laissera donc ce douloureux constat aux arrière-cours des CHU, afin de se concentrer plus avant sur les bonnes nouvelles à annoncer, les devoirs à accomplir, les droits à revendiquer, les destins à contrarier, les choses à faire, à dire, à aimer. Nous serons valides à l’infini, jusqu’à l’ivresse, le dégout et l’épuisement. Nous pourrons alors mourir en paix.

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