Je rêve à une nouvelle collection aux éditions Sclérose, mon amour©. Elle sera intitulée « Penser la maladie avec… ». J’ai le premier numéro : « Penser la maladie avec Blaise Pascal ». Et le second : « Penser la maladie avec Simone WEIL ». Bon début.
Avec WEIL, je découvre mille choses utiles, entre autres le concept de « milieu »1Voir, par exemple, l’émission radiophonique « Penser avec Simone Weil », Répliques, France-Culture, 16/09/2023; ICI.. Elle le définit comme un outil d’enracinement de l’âme. Inspiré du metaxu platonicien, le milieu est une interface. Il médiatise une culture, une histoire, un héritage. Indispensable à la condition humaine, il nous permet de parcourir le monde, de faire l’épreuve exorbitante du réel et de satisfaire nos besoins élémentaires. Toutefois, il reste toujours menacé d’idolâtrie, lorsque le média qui ouvre et qui permet se rigidifie, se « sclérose » (ironie de la situation), pour devenir un intermédiaire-écran qui empêche (la patrie devenue nationalisme, la spiritualité devenue religion sectaire, etc.). L’invitation au voyage et au dégagement pourrit en un délire d’amour-propre, mortifère et meurtrier.
Ainsi, la SEP, avec son monde, sa langue et son héritage, serait comme le nouveau milieu dans lequel je suis transplanté, de force et de fait. Elle m’oblige à une transmutation dynamique, quasi alchimique, de l’idée de « grandeur » (une grandeur dans l’amoindrissement), de « force » (une force dans l’affaiblissement), de « puissance » (la puissance dans l’impuissance). Ma douce sclérose me « dé-sclérose » de toutes les fantasmagories illusoires ! Elle m’arrache aux fantasmes pour réintégrer la vérité brute du malheur et de la mort. En elle, les contraires s’ajustent sans disparaître. Ils se symphonisent d’une manière inédite et surprenante.
Cette traversée pénible transpose mon existence dans une autre clé harmonique. La petite mélodie de la vie en sort toute chamboulée. Mais je discerne en sourdine un contrechant discret et joyeux, effet paradoxal de ce curieux mode sépien.
Chaque connexion à l’adresse « https://maisontabga.com/thierrylecomte/ » est l’assurance d’une avancée intérieure à la fois perturbante, parfois, nourrissante, toujours et, pour cela même, indispensable – paradoxe de cette formulation. Perturbante car m’obligeant à un mouvement multiple, de l’intellect et de l’âme, alors même qu’une partie de moi aspire à « surtout ne plus se poser de questions ». Nourrissante, car m’apportant des interrogations et des (re)mises en perspectives des pauvres certitudes et des doutes étriqués sur lesquels, par paresse, ignorance ou lâcheté, je serais tentée de me laisser croupir. Le mouvement induit par ces interpellations évite, si possible, le repli et le confinement stériles de la pensée et de la sensibilité.
La rubrique « Qui suis-je » de ce carnet spirituel précise que la volonté de l’auteur y est d’apporter « quelques éléments factuels, réconfortants pour (le lecteur) comme pour (lui). ». Lectrice, j’y trouve, de fait, un réconfort – l’expérience de la maladie qui empêche remet tant de certitudes en cause qu’elle tendrait à isoler, si on lui laissait entièrement la bride. Bien souvent, lorsqu’ils ne suscitent pas le fou-rire, les propos tenus me rappellent à l’ordre, me bousculent et/ou me bouleversent, et j’y éprouve généralement cet étonnement de lire « ce que (j’ai ) toujours pensé et su, mais mieux (dit), infiniment» que je ne saurais le faire (Cf l’article « Inquiétude »). Cela rassure. Cela incite aussi à devenir une lectrice plus exigeante envers elle-même – non envers l’auteur, à qui l’on est déjà redevable du partage généreux de ses pensées – et à élargir le champ de sa réflexion. Pour cela, commencer par le fondamental : le lexique utilisé. Le retour sur certains mots ouvre en effet bien des perspectives – « invalide », « exil », « vérité », « syllogisme », « connaissance » (où j’aime l’idée de « naitre avec »), … Parmi ces mots, le nom « paradoxe » revient. Aux implications à la fois vertigineuses et agaçantes, ce mot – comme l’adjectif dérivé – recouvre un véritable défi pour la logique de nos quotidiens formalistes et formatés.
Le CNRTL rappelle qu’étymologiquement, le paradoxe est « contraire à l’attente ou l’opinion commune ». Voilà qui n’est pas pour me déplaire. S’il relève, pour certains, du contresens ou de l’énormité – un raisonnement aberrant, un scandale pour la pensée – il semble plus pertinent et fécond d’y voir, malgré son apparente bizarrerie, une singularité opportunément révélatrice ( de quoi ? – d’article en article, Sclérose mon amour met en œuvre des éléments de réponse à cette question). Par ailleurs, la définition du paradoxe comme procédé stylistique corrobore la nécessité de la provocation comme invitation à la réflexion et aboutir à la véracité du propos. Méthode socratique sans doute. Provocation n’est pas agressivité : n’oublions pas qu’il s’agit de soulager et mettre en route, malgré la maladie qui immobilise et restreint l’espace. Puisque « … la maladie va son chemin, qui est désormais le (leur ) », et qu’en butte au « terrible fardeau de n’avoir rien à faire » (Boileau, Epitres, XI ; 1695), l’auteur et son lecteur, certes atteints de pathologie bien différentes, se trouvent finalement « contraints de demeurer libres » (La Bruyère, Caractères, IV, 16 ; 1688). Ecriture et lecture de fait paradoxales. Libératrices. Salvatrices. Péniblement, certes. A petits pas, petites bouffées d’air.
Le paradoxe entrouvre des voies cachées ou inédites, suggérant une nouvelle façon de sentir, penser, agir ; à la faveur de l’intervalle provoqué par son apparente contradiction et le glissement qu’elle induit (un déplacement de terrain, une modification du milieu ), il pourrait ainsi aider à façonner un être nouveau, faire raciner une nouvelle bouture de soi. Et lorsqu’il semble trop rude à encaisser, le langage offre la possibilité de le poétiser : l’oxymore prend le relai et arrondit les angles. Humilité sur quoi fonder une forme d’espoir lucide – sans se piquer de mots.