Je perçois parfois la SEP comme une expérience extravagante d’un autre en soi. Peut-être avec le niveau d’altération d’une grossesse (un autre qui traverse un corps), ou celui d’un amour fou, délirant et tragique (un autre qui obsède l’esprit).
Certes, Hobbes ou Deleuze considéreraient ce sentiment aliénant comme félicité. En effet, selon eux, il intensifierait dans son ordre la force supposée vivifiante du désir : désir irréfragable de la guérison, de la moindre souffrance, de la mort, ou encore nostalgie des temps anciens, insoucieux et bénis. Dès lors, par paradoxe d’apparence, les malades incurables seraient parmi les plus vivants des humains.
Pourtant, sommes-nous réductibles à cette machinerie désirante, laborieuse, auto-centrée et auto-motice, forme cardinale de nos sociétés libérales ? La vérité du désir est-elle ce moi dérivant en cabotage, balloté d’un objet de satisfaction à l’autre ? Ne vise-t-elle pas tout autre chose, un autre autrement autre. En l’espèce un infini qui étreint aux tripes et renverse dans la poussière. Ou simplement son absence inquiétante qui confond la raison par son impossibilité logique.
Avec SEP, je ne puis marcher plus avant sur la route plate des satisfactions successives. Car je glisse sans mesure et tombe à chaque pas dans l’abîme. Ce gouffre est simple et évident, comme une catastrophe intérieure et un désastre inconsolable. Il désigne la pente discontinue de mon nouvel espace existentiel. Il dessine la pesanteur implacable de ma situation.
Or, par cette chute permanente, se découvre une dimension enfouie ou oubliée, celle des antiques saluts et de la joie interdite. Dans les larmes de la perte et le cri des douleurs, au plus reculé de l’âme défaite, j’éprouve à rebours une autre possibilité. Non plus de devoir sans cesse désirer pour vivre, mais d’être désiré de toute éternité par la vie elle-même.
Alors, dans la nuit pure, perdu, je quémande à genoux cet amour inespéré et sans jouissance, seul capable d’abolir la plainte et la honte.
Les mots m’alpaguent et me renvoient de l’un à l’autre, par effet d’écho (duplication du propos), miroir (son inversion), domino (sa prolongation), ou boule de billard (son avancée par à coups selon une géométrie particulière de la pensée). Je lis « désir irréfragable » et « désastre inconsolable », et me revient à l’esprit le titre du petit ouvrage de Stig Dagerman, écrit en 1952 : « Notre besoin de consolation est impossible à rassasier ». J’ai l’ouvrage à portée de main, il ne fait pas partie de ceux que l’on remise tout en haut d’un rayonnage oublié ; je le relis. En voici l’introduction :
« Je suis dépourvu de foi et ne puis donc être heureux, car un homme qui risque de craindre que sa vie ne soit une errance absurde vers une mort certaine ne peut être heureux. Je n’ai reçu en héritage ni dieu, ni point fixe sur la terre d’où je puisse attirer l’attention d’un dieu : on ne m’a pas non plus légué la fureur bien déguisée du sceptique, les ruses de Sioux du rationaliste ou la candeur ardente de l’athée. Je n’ose donc jeter la pierre ni à celle qui croit en des choses qui ne m’inspirent que le doute, ni à celui qui cultive son doute comme si celui-ci n’était pas, lui aussi, entouré de ténèbres. Cette pierre m’atteindrait moi-même car je suis bien certain d’une chose : le besoin de consolation que connaît l’être humain est impossible à rassasier. » (éditions Actes Sud, 1981, traduction du suédois par P. Bouquet ; page 11).
Il ajoute, plus loin : « (l’humanité) a besoin d’une consolation qui illumine » (ibid, page 13), « une consolation qui soit plus qu’une consolation et plus grande qu’une philosophie, c’est-à-dire une raison de vivre » (ibid, page 21).
Stig Dagerman a mis fin à ses jours en 1954, il avait 31 ans. Il ne me revient pas de gloser sur ce geste ; je me dis seulement qu’athée, il a peut-être voulu par ce choix exercer sa liberté, à la faveur d’un déplacement du milieu ( ce qu’il nomme « son propre élément » ), qui le fit passer du « redoutable pouvoir d’opposer la force de ses mots à celle du monde », à la « puissance (sans) borne » du mutisme. Mais alors, que manqua-t-il pour que son « silence (soit suffisamment) vivant », de sorte qu’« aucune hache ne (pût) avoir de prise » dessus (ibid, page 21) ? Il me semble que « SEP mon amour » répond à cette question, par la mise en perspective du don mystérieux par lequel « se découvre une dimension enfouie ou oubliée, celle des antiques saluts et de la joie interdite », la possibilité « d’être désiré de toute éternité par la vie elle-même. » Délaissé à six semaines par sa mère, privé à quinze ans des grands-parents qui l’avaient élevé, Stig Dagerman était un homme orphelin. Sans appel. Comme dépourvu d’origine.