Volodymyr est un soldat ukrainien de la 38e brigade. Sa mission consiste à ramasser les cadavres. Il parle peu. Ses mots sont rares et lourds. Il dit :
Pour moi, à la guerre, le principal n’est pas de survivre, c’est plutôt de rester humain.1Reportage de Boris LOUMAGNE, sur le site de France Culture; ICI.
« Rester humain », suppose deux choses : savoir ce qu’être humain veut dire et l’avoir été. L’épreuve de la guerre répond peut-être de manière particulière à ces deux conditions. Découvrir l’humain grâce à l’inhumain, le rester en décidant malgré tout de le devenir.
Peut-on comparer cette expérience avec la SEP ? En partie oui, il me semble. Comme il est possible pour un malade de partager le mutisme de ce soldat, le soir, derrière le front, assis sur son lit, vaincu par l’évidence de la tragédie, perdu dans une sidération hébétée.
Par association d’idées, ces propos peuvent renvoyer au constat établi par Jorge Semprun et Elie Wiesel, partagé par d’autre rescapés des camps de la Shoah : se taire est impossible (éditions 1001 nuits, 1997), mais tout autant, la parole est impossible. D’autres expériences traumatisantes (le viol, l’attentat) se heurtent sans doute au même hiatus – entendons par là le heurt de deux données incompatibles, le dire et l’indicible d’un insoutenable à soutenir pourtant. Il semble que l’atrocité de l’humaine inhumanité impose à ceux qu’elle frappe le silence de la sidération, et que ce silence, qu’on aimerait apaisant, puisse s’’avérer assourdissant. Les mots rares et lourds s’imposent ; ou ceux du poète, peut-être.
Le corps et l’esprit travaillés par l’entreprise de néantisation semblent constituer une caisse de résonance, douloureuse pour celui qui porte comme pour celui qui perçoit le fracas de ce silence. Quelle menace, quelle étrangeté, quelle monstruosité toujours possible y grondent-ils ? Mais aussi bien, parler ouvre les digues d’un dire intenable, quoique nécessaire sans doute. Pour celui qui cherche à témoigner, comment dire sans rejouer l’intolérable – tel le personnage d’une tragédie qui le dépasse, dont la seule certitude est celle de son issue ? L’insoutenable est-il même partageable ? Pour celui qui reçoit le témoignage, comment ne pas s’y abimer ? L’indicible est-il d’ailleurs réellement compréhensible par celui qui n’en fait pas l’expérience ?
Comment rester humain dans la confrontation avec ce qui laisse sans voix (à moins d’un cri) ? Face au visage de l’autre, son frère si « défiguré qu’il n’en ressembl(e) plus à un homme », à quelle puissance de compassion, d’amour, le soldat Volodymyr ne s’en remet-il pas pour accomplir sa mission et ne pas en revenir défiguré lui aussi, portant sur ses traits les stigmates de l’insoutenable.