On me propose Une trop bruyante solitude de Hrabal. Cette lecture résonne avec mon goût des caves et sous-sols, conjoint à celui des composts et autres déchetteries. Espaces apocalyptiques, j’y vois les lieux de révélation d’une vérité implacable. La littérature du détritus restera sans doute une des seules pour saisir notre époque. Avec, en éclaireur implacable, Gregor Samsa métamorphosé en vermine desséchée, jeté à la poubelle par la femme de ménage, elle-même aussitôt congédiée. Plus de trace, pas de témoin.
Parfois, dans ma chambre, je rêve aux magasins Noz. Je me revois devant ces bacs où s’entassaient les slips Kitty cat, les bouteilles de mauvais vins et des thèses d’exégèse sur le messianisme palestinien. Estuaires de la machinerie moderne, ces entrepôts-égoûts écrivent notre monde, sa folie, sa bêtise. J’y entrais avec l’application nécessaire à un exercice spirituel.
Cette ascèse n’est plus nécessaire. Désormais la SEP me confine au dépotoir et aux souterrains. Le monde ? Des ombres étincelantes, vue de dessous, par lucarnes et soupiraux, qui traversent des rues inaccessibles, baignées de soleil. Nous voici plus bas que le plus bas des SDF. Cette atmosphère existentielle évoque une âme en champignonnière ou une tombe sociale en pleine terre.
Pourtant, cet enfouissement élève. Il libère et lave le regard, l’esprit qui bave. Lorsque je pose les mains dans la terre mouillée du jardin, terre noire, je retrouve l’enfance et ces journées de vacances passées auprès du grand père, dans la belle lumière d’été, à entretenir avec lui le parc de la vieille maison familiale. Cette terre de décomposition, il la prenait à pleines mains et, faisant mine de la porter à sa bouche, me disait :
Une terre comme ça, on en mangerait.
Cela me faisait rire.
Ah, ce rire inoubliable, semence d’éternité.
Décidément, Thierry Lecomte, vous faites feu de tout bois – de toute lecture. C’est que votre esprit habile transforme chaque ouvrage aussi bien en facéties graves qu’en gravité facétieuse, qualité à laquelle l’époque en cours préfère substituer le sombre grincement de qui-ne-sait-plus-rire-de-soi. En cela, sans doute, vous présentez quelque ressemblance avec le narrateur du récit de Hrabal.
Or, si sa trop bruyante solitude vous invite au terreau du mycelium, qu’en serait-il si l’on soumettait à votre sagacité le Pingouin d’A. Kourkov, ou L’Oiseau Canadèche de J. Dodge ? Dans quelle basse-cour, sur quelle banquise métaphoriques vous retrouverait-on, volatile lucide et sans illusion mais fort de ressources inédites pour tirer son parti de toute situation? Dame Sep vous conduit sur des chemins étroits et sinueux où bien peu, de nos jours, osent s’aventurer : vous avez à votre actif, pour corde de rappel, l’humour, la lucidité, et, selon votre propre évocation, la mémoire d’une enfance dans la lumière d’été ; de tels ancrages, nul discount ne pourra ni en fixer le prix, ni en brader l’usage, et l’institution scolaire ne les inscrit pas dans les programmes pédagogiques.
Dans un tel parcours, la prudence s’impose : à entrainer ainsi vos lecteurs à votre suite, vous voici condamné à éclairer leur marche vers la sortie du souterrain ; obligé donc, tel est le sens des responsabilités, et vous n’y couperez pas, de soulever la plaque de chaussée que piétinent inconsidérément les mal-voyants (cf « Sclérose en plaque d’égout ») et de l’ouvrir sur une sociabilité des profondeurs que nulle législation n’a encore prévue : libérez les pingouins et les canards !