Tout est relatif

Habitant une des villes les plus froides de France, j’ai appris la chose suivante. Le plus souvent, nous sommes moins sensibles au froid ou au chaud en soi, qu’à la différence de température. Quand la température baisse, je dis j’ai froid. Quand elle augmente, je dis j’ai chaud. Le jugement est relatif. Il signifie la sensation d’un écart.

 

Depuis ma chère SEP, je pourrais me dire malheureux, si je privilégie une dégradation de ma situation physique, morale ou existentielle. Mais, à rebours, je pourrais aussi me dire heureux, si je retiens ce que la maladie m’a appris sur les vanités du moi, les autres, le monde, l’existence.

 

Dans l’horizon du monde et du divertissement, je suis malheureux. Dans l’horizon de la vérité, je suis heureux. Ce jeu peut sembler à somme nulle si je considère à égalité les joies du monde et celles de la vérité, négatif si je privilégie le monde, positif si je privilégie la vérité.

 

Dans les faits, je suis alternativement l’un et l’autre, parfois simultanément l’un et l’autre. Mais, en bonne logique, l’avancée en âge, avec ses désagréments dégénératifs, ne pourront que favoriser l’horizon de la vérité. Que peut-il m’arriver de pire ? J’ai mal, je marche avec une canne, je suis fatigué et impotent. Je possède déjà une belle connaissance de notre nature fugace et inconsolable. J’ai la sagesse d’un troupeau de vieillards.

 

Ayant consommé le malheur de vivre, je mourrai comblé et heureux. Je soutiendrai mes amis, qui ne me comprendront pas plus qu’aujourd’hui. Curieuse consolation !

1 réflexion sur “Tout est relatif”

  1. Espace-temps.

    Le principe comparatif fonde le discours que m’a longtemps tenu ma kiné : un même choc ne lui fait pas plus d’effet qu’une pichenette de moucheron alors qu’il résonne dans ma carcasse comme un coup de bélier. On peut ainsi affirmer, en effet, que tout est relatif, dans le champ de la perception physique au moins.

    Quelles conditions faut-il pour en tirer une sagesse ? Pour acquérir celle d’un troupeau de vieillards – le choeur antique appréciera le mot de « troupeau » ! – suffit-il seulement d’avancer en âge et, surtout, avant tout, d’expérimenter la vanité des choses ? Sans doute. Je suis loin de la sagesse.

    Si je connais, d’expérience, la nature fugace de l’existence, il arrive encore parfois que je ne me fasse pas à ce qui l’empêche de se déployer dans l’espace. Pas tout à fait. Périodiquement, mes jambes, appelées par l’horizon qui se déploie sous mes yeux ou par un air de valse qui résonne à mes oreilles, ont des velléités farouches de refuser l’évidence : les longs chemins de randonnée ne sont plus pour mes pieds, mon dos brisé ne suivra plus le mouvement souple de la danse. Et pourtant, je suis tentée de m’obstiner. Je peste, tempête et proteste. Sciemment aveuglée par le désir de faire « quand même » et « comme si », j’accélère le pas sur la route, j’allonge l’itinéraire, encouragée par le chien qui me précède en éclaireur heureux de voir son humaine sortir de cette étrange raideur alentie qui ternit son quotidien. Mal m’en prend : accrochée au collier de l’animal dont la patience déconcertée me retient de fondre en larmes, souffle court et jambes tétanisées, c’est à peine si je tiens encore debout en arrivant à la maison. Je baisse la garde, il ne me reste qu’à évoquer l’évidence que j’avais tenté d’enfouir dans un point aveugle de ma conscience : « tout cela, ce n’est plus pour moi ». Je le sais bien, c’est d’ailleurs signalé dans l’avis de CMI récemment renouvelées : cette fois, je n’en prends pas pour cinq ans, mais pour perpet’, « sans limitation de durée ».

    La révolte est vaine. Il me faut rejoindre le troupeau. Accepter de me perdre et me réjouir d’accepter. C’est ainsi que je pourrai, sans frémir d’impatience, dans une immobilité doucement vibrante, écouter la valse circuler en chaque fibre de mon corps, dont l’espace se réduit et se restreint – sauf à respirer au rythme de mon sang qui bat au poignet : en me posant sur le va et vint du souffle qui circule en moi, il m’arrive de « prendre les dimensions de l’univers » (Un Roi sans divertissement, Jean Giono, 1947), là où toute inquiétude s’apaise.

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