La vie dépossédée que m’impose la petite fille SEP, sœur de charité, dérive avec langueur vers une existence brute et sans jouissance. Abruti, déniaisé, le malade contemple le monde d’un œil nouveau, avec distance et humilité. Le bonheur n’est plus immédiatement disponible avec l’espérance idiote d’une complétude satisfaisante. Il se médiatise par l’épreuve, l’ennui et les malheurs, sera partiel et fugace. Il travaille comme signe, simple trace, puis signe d’une trace et souvenir du signe d’une trace, et ainsi de suite, jusqu’à complet effacement.
Seul sur le lit, plaqué au sol par une fatigue surhumaine, le sépien explore cet entre-deux étrange, entre la vie pleine selon le jour et la mort vide selon la nuit. Il éprouve en soi ce que peu savent, ce que ceux qui savent fuient. Dès lors, tu croiseras les gens sans les rencontrer, tu interfèreras sans dialoguer, tu regarderas sans plus jamais toucher, ou être touché. Le processus involontaire de véridiction te saisit aux entrailles. Il confine dans des limbes troubles et inquiétantes. Notre situation nous transforme en des carrefours où s’ouvrent de longues avenues bien droites, mais sans lumière, et qui effraient. Où vont-elles ? Laquelle choisir ? Pourquoi devoir choisir ? Et comment s’y engager quand tu n’es plus capable de marcher le pas qui vient ?
Il m’a fallu tomber dans l’inconsistance pour découvrir le chemin. Je le connais à mesure où je ne puis plus le parcourir. Il n’existe qu’à cette condition là, que je tombe las.
J’attends donc, posé sur une « route à la campagne avec arbre »1Samuel BECKETT, En attendant Godot, didascalie, acte I.. Plus rien à faire, mais je tiendrai ferme mon pantalon.
Racines, tronc et branches.
Devenu territoire sillonné, creusé, labouré par le soc qui travaille la chair, pourquoi, en effet, devoir choisir l’avenue où porter le pas s’il est vrai que
« Tes oreilles entendront derrière toi une parole :
-Voici le chemin, prends-le ! – ,
et cela, que tu ailles à droite ou à gauche. » ?
Image troublante d’une errance qui nous appelle, par laquelle et à laquelle nous sommes peut-être déterminés et destinés. Munis de gps, nous croyons suivre des autoroutes au tracé net, alors qu’en vrai, nous cheminons à côté. « Marcher à côté de ses pompes » : retirer les souliers qui blessent le pied, qui faussent le trajet, et ce, quel que soit le moment : de jour ou de nuit – certains jours sont plus vides que certaines nuits parfois plus pleines que certains jours.
Comment faire alors avancer le chemin sous nos pieds qui s’arrêtent, comment habiter l’immobilité pour ne pas nous figer ?
En devenant l’arbre au bord de la route de campagne ? Un autre passant fatigué pourrait s’y reposer, laissant sécher au vent, accroché dans les branches, son pantalon usé de sueur. A moins que le pantalon ne poursuive seul le chemin, vide et anonyme, laissant, appuyé sur le tronc, le marcheur exténué qui poserait sa joue pour sentir la sève circuler sous l’écorce et y déployer son nom de branche en branche.