J’aimais marcher dans les rues des grandes villes, seul, des heures, pour m’y perdre. Paris, Lyon, Milan, Londres. Au détour d’un instant, une lumière, une façade, une bribe de conversation, le regard à peine croisé d’une passante. Ces choses délicates n’ont de valeur que fugitives et incertaines, si proches déjà du néant.
J’aimais faire de même dans les campagnes, montagnes, les bois. J’ai eu quelques frayeurs parfois, et des retours nocturnes difficiles.
De ces périples incessants, j’ai gardé des réserves de souvenirs très légers, aujourd’hui triturés et modifiés, mystérieusement amplifiés. Dans mes nuits désolées, ils bondissent en désordre et dansent dans mon cerveau une nostalgique farandole. Car où me perdre aujourd’hui ?
Le temps perdu n’est pas le temps retrouvé. La SEP gâte tout, y compris le passé. Elle l’enrichit d’une valeur inestimable, mais fabrique seulement de la fausse monnaie. Avec elle au quotidien, l’avant devient épique et fabuleux, quasi miraculeux. Que n’étais-je heureux avec mes jambes, intrépide vagabond céleste ! Dire que je ne le savais pas, etc. La maladie réécrit l’histoire de ma vie. Comme sur un magique palimpseste, sa dilution abrasive feint de faire apparaître des motifs inédits.
Ce malheur lent crée de toute pièce un éden perdu. Du moins, par ces souvenirs réinventés, je ressens une paix inespérée. Mais, puisqu’il faut tout laisser à la sortie, le faux comme le vrai, je me console un instant de me perdre ainsi.
Que se joue-t-il dans « le regard à peine croisé d’une passante » rencontrée au coeur des grandes villes » ? A la veille de sa mort, Antoine Pol, dit-on, déclara que la vie n’est rien d’autre qu’un éclair de conscience. Un battement de cil peut-il extraire du néant le marcheur de rue ? Une fraction de seconde peut -elle garantir la plénitude d’un être ; la fugacité d’un instant, attester la complétude d’une vie ? « Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ? / Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! Jamais peut-être ! » (Charles Baudelaire, « A une passante », Les Fleurs du mal) : dans le « jamais » du poète se joue une rencontre qui se dit comme un adieu. Qu’on y avance incognito parmi la foule ou qu’on en arpente les rues à l’heure où elles se vident, la solitude accompagne la déambulation urbaine : condition de l’acuité du regard et de toutes les perceptions tenues en éveil, elle préserve la possibilité d’un écart, d’un « décentrage », d’un pas de deux hors des passages cloutés, qui fera jaillir l’inédit, débanalisera le banal. La maladie ou la convalescence ont-elles cette même vertu, d’aiguiser en nous la faculté (ou le besoin) de nous (ré)intéresser aux choses même les plus triviales – tout en nous préservant du brouhaha abrutissant du quotidien ? C’est une vertu d’enfance, celle -là même qui fait du joujou du pauvre le plus désirable des objets aux yeux de celui qui ne manque de rien. Le marcheur de rue n’avance pas en simple flâneur; éveillé, il observe le réel en rêveur, clairvoyant « architecte de (ses) féeries » (Charles Baudelaire, « Rêve parisien », Les Fleurs du mal). La circonstance seule ne le satisfait pas, il marche en quête d’une permanence qu’il saisit dans ce qui ne fait que passer et le croiser. Il se perd dans le dédale des rues pour mieux suivre le chemin qui oriente son pas. Le souvenir qu’il en ramène est à la fois juste et ajusté : fidèle aux choses perçues et modelé par son désir.