La croisière

 

Avec SEP comme moteur premier de mon existence, le corps se fige tandis que l’âme, incapable de tenir le point fixe, glisse au fil de l’eau. Curieux mouvements antagonistes ! Si le corps sclérosé se rigidifie, ma vie spirituelle ressemble désormais à une lente navigation vers l’aval d’un fleuve tranquille. Je dérive avec langueur, sans amarre, contemplant un paysage monotone, et que l’on peut appeler le monde. Rien ne semble pouvoir arrêter cette douce croisière aspirée vers l’embouchure de la mer immense.

 

La nonchalance de la pente sépienne invite à une contemplation vague et inquiète, mêlée de résignation et de torpeur. Parfois, on observe sur la berge d’étranges spectacles, sans les comprendre. On entend aussi des discours. Des maîtres à penser, des philosophes ou des politiques parlent doctement, assis sous les figuiers ou disposés en rond dans de curieuses baraques. Bientôt leur voix s’éloignent et se perdent. Je n’en aurai saisi que des bribes confuses et inconséquentes.

 

Pour discuter avec nous, il faudrait embarquer sur le bateau ou marcher notre cadence sur le chemin de halage. Mais nos compatriotes sont de terribles sédentaires. Ils aiment planter des drapeaux et creuser des fondations. Ils croient au vertu des principes clairs et distincts, lesquels autorisent les jugements péremptoires et les certitudes causales.

 

Moi, je descends, indolent et discret, les coudes appuyés sur le bastingage du pont avant. Que puis-je prétendre ainsi emporté, un jour ici, l’autre là, déjà perdu dans l’impermanence et vêtu de silence ?

1 réflexion sur “La croisière”

  1. Etoile.

    La maladie nous met en partance intérieure et transforme nos paysages. Il faut aux nomades du désert les étoiles et la lune pour s’orienter dans le ciel nocturne (« C’est lui qui, pour vous, fit les étoiles afin que vous vous dirigiez sur elles dans les ténèbres de la terre ferme et de la mer. » Coran, Sourate VI, 97).

    Une seule a suffi aux mages. S’écartant des cartes qui leur traçaient un chemin imposé, se rendant disponibles et consentant à son appel, ils l’ont suivie. Pour une naissance, qui s’est déjà produite, qui se produira demain, que chaque jour propose d’accueillir : cette naissance d’un enfant était aussi la leur, elle est la nôtre. C’est, du moins, ce que je veux croire. Une re-co-naissance.

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