Sclérose, amour désinvolte, comme tu me désorientes en toutes dimensions ! Dans l’espace, tu me compactes au point et me compostes dans une chambre. Dans le temps, je te perçois comme l’expérience d’un passé en deçà de toute mémoire et d’un avenir au-delà de tout projet. Je ne suis plus à moi. La vie est ailleurs. Par cette perte, je me découvre perdu, insuffisant et discontinu. Ce constat amer est une bonne nouvelle.
Comme le corps sclérosé coince, grince et se recroqueville, l’âme se diffracte sur le chemin de la souplesse. Laminée, elle s’étend. Je deviens petit et énorme. Coincé dans une carcasse rigidifiée, parfois traversée de décharges électriques et de spasmes incontrôlables, l’esprit transplanté parcourt à vol d’aigle la plaine ouverte et libre, comme autrefois le sorcier Sioux. Si tout semble lamentable et délabré sous la sèche lumière du dehors, au-dedans, une voix profonde et tranquille chante la mélodie enfantine des grandes espérances.
Désormais, je consens à l’inefficience. Laisser aller les ci-devants et se laisser envahir par l’ombre lumineuse. Pourquoi s’épuiser à chercher la fin provisoire du désir si l’épuisement est déjà en moi ? Tendre providence ! S’aposter fermement et sans paresse au lieu désigné, consentir enfin à recevoir la miséricorde universelle.
Voilà, je dépose une demande d’allocation permanente auprès du Bureau de la Grâce. J’ai quelques pièces justificatives, un ou deux témoignages en ma faveur. Chaque matin, je consulte l’avancement du dossier sur mon compte personnel (auparavant on appelait cela « prière »). Je lis comme hier :
En cours de traitement.
En bas comme en haut, à la CAF et au grenier, au ciel ou sur terre, l’administration est lente et tatillonne.
Laisser parler le silence .
« Si tout semble lamentable et délabré sous la sèche lumière du dehors, au-dedans, une voix profonde et tranquille chante la mélodie enfantine des grandes espérances ». Ces mots confirment ceci : puisque tout est relatif (cf publication du 02.12.2023), l’échec lui-même peut être transmué en réussite (cf publication du 04.12.2024).
Pourtant, en écho à leurs demandes de soulagement, les douleurs semblent bien souvent ne recevoir qu’un assourdissant brouhaha d’incompréhension, de colère, ou de désarroi. Elles croient alors jeter leur cri dans le vide : en retour ne leur reviennent que les acouphènes de l’âme éperdue qui giravolte en quête d’un repère régulier, un point d’appui stable, un ancrage solide.
Nulle réponse, vraiment ? N’est-ce pas plutôt que mon appel est trop bruyant ? Je n’entends que son tumulte répercuté au plus profond de moi, impérieux et sourd, qui envahit la place, à la limite de l’implosion. Son langage même m’échappe. Il faut changer de syntaxe et de registre…
Attendre et prendre patience. Au silence, consentir : telle la voix venue de l’enfance, il s’élèvera de la perte, souffle, vent, parfum, caresse, et modulera l’espérance à mes oreilles.