SEP est une marâtre jalouse, l’ennemie intime, cruelle et obstinée. Avec méthode, elle coupe un à un les ponts avec mes anciennes relations. Me voilà bientôt seul avec elle, matin, midi et soir. Pour fuir ce face à face lassant, il faut jouer la comédie de la bonne santé et professer le minimum syndical du bon goût. Inutile pour cela de pratiquer les cours de théâtre et les conservatoires. Dans l’urgence, on apprend vite à mentir vrai :
Oui, oui. Cela va bien. Je viendrai demain, je ferai ceci, cela, bien sûr, pas de problème, comme avant, comme d’habitude, manquerait plus que cela change, etc.
Le mensonge maintient la mesure de la relation. Pourtant, on le sait : non, non, cela ne va pas bien du tout. On ne viendra pas, ou à quatre pattes, avec un rictus étrange et des excuses pour ne pas rester longtemps. Et puis évidemment cela pose de gros problèmes, des problèmes insurmontables. Quant à « avant », c’est bien fini. Tout a changé depuis l’annonce solennelle au CHU.
Seulement la plupart des bien-portants n’ont pas le temps de charger le mal foutu et ses tristes secrets sur leur baudet étincelant. Pour eux, trop de travail, de soucis, de démarches, de projets, trop de choses à faire pour réussir leur vie et tenir ferme la trajectoire. Alors le malade trafique les faits pour ne pas gâcher la fête, par délicatesse, par politesse ou par pénitence. Par habitude grégaire surtout, et par peur de se retrouver en présence de la pimbêche, plongé dans un monstrueux duo de ressentiment trempé d’un funeste ennui.
C’est une grave erreur. La vérité n’est pas seulement un sursaut moral ou une modalité de l’intelligence. C’est avant tout une compagne joyeuse, une amie charmante et une maîtresse merveilleuse.
Les gens me regardent l’air étonné depuis que je leur dis les choses bêtement :
Non, désolé, je ne ferai plus ceci ou cela, d’ailleurs le plus probable est que je ne le fasse jamais plus. Et donc ? Donc, devenu sans capacité, je resterai désormais avec SEP, chez moi, au calme, dans ma chambre, dans mon lit.
Ils m’imaginent alors désespéré et emprisonné sans joie dans les serres de la mégère. C’est en partie exact. Mais ils ignorent que sous les apparences d’une complète défaite, je trompe la rombière avec sa sœur cadette, Dame vérité, l’amante aux yeux de biche.
Étrange ménage à trois ! Vaudeville tous les soirs !