Assurance universelle

 

Je sors du cabinet kinésithérapeutique en dodelinant. J’engage la traversée de la grande rue à pas chaotiques, canne en main.

 

Comme je croise les passants, je vois des regards surpris, puis baissés ou fuyants. J’y surprends parfois un peu de commisération, le plus souvent de la gêne, mais aussi un retour à soi bienfaisant. En me voyant, ils pensent sans doute que, pour eux, cela pourrait être pire.

Pauvre gars, plus pouvoir marcher. Finalement, je me plains, mais bon…

En effet, sans le reconnaître distinctement, ils envisagent le fait suivant : pour oublier qu’ils vont mourir, les gens se promènent. Le déplacement est l’antidote à la tombe, au point fixe, à la base néante du jokari. S’arrêter, c’est déjà descendre dans la fosse froide, humide et ténébreuse. C’est pourquoi il sera difficile d’imposer une diminution des énergies fossiles consacrées au transport, puisqu’il en va au fond de soigner une insupportable angoisse existentielle. C’est aussi la raison pour laquelle l’handicapé moteur est une abomination symbolique et un héros sacrificiel.

 

Croisement achevé avec le boiteux sacré, mes contre-allées en sortent réassurées. Sur mon sillage, un chapelet de joie. Comme autrefois les apôtres1Cf. Ac 5, 15., mon ombre prodigieuse procure guérison et réconfort.

1 réflexion sur “Assurance universelle”

  1. Peut-être que non. Peut-être que les pensées du passant qui croise le boiteux à canne dans la rue ont une teneur plus brute : non pas « Pauvre gars, ne plus pouvoir marcher. Finalement, je me plains, mais bon… », mais plutôt « Je vais finir ainsi », quelle que soit la canne. La réminiscence lointaine de la première énigme du sphinx impose en arrière-fond sa solution implacable, son issue bien connue.

    Que nous marchions au loin ou que nous nous fixions au point, les pas creusent le sol sous les pieds, l’ immobilité évide la place que l’on croyait acquise. D’ailleurs, l’estropié claudiquant lui-même ne renonce pas tout à fait au mouvement qu’il sait pourtant vain : s’y rendant à pied (une excellente rééducation, une occasion de prendre l’air et s’imprégner de vent, de bruine ou de soleil, selon le temps), que chercher au cabinet de kinésithérapie, si ce n’est, à défaut de guérison, des soins qui soulagent, en vue, au moins, de ralentir et apaiser la marche vers l’inéluctable ?

    Marcher (courir, nager, ramer, …) a, parait-il, la vertu d’apaiser, réguler, non seulement le corps, mais aussi la pensée et les émotions. Peut-être écrire, forme particulière, paradoxale, du mouvement immobile, en va-t-il de même : il se dit parmi les chercheurs en littérature que le souffle qui parcourt la poésie d’Arthur Rimbaud correspond à celui de son pas. Comme les fragments nietszchéens («Seules les pensées qu’on a en marchant valent quelque chose », Le Crépuscule des idoles, 1888). Si «(écrire) ne permet pas de marcher, mais (…) permet de respirer » (cf Roland Barthes, Tel quel , 1964), c’est que les mots que nous choisissons pour tenter de communiquer notre expérience et, à par leur ombre, apporter réconfort à ceux qui les lisent ou entendent, nous garantissent un appel d’air, un espace de liberté auquel, immobiles ou en mouvement, nous ne renonçons pas.

    Quand le sol se dérobe, alors que nous happe le vertige sans fin de la seconde énigme du sphinx, puissions-nous prendre souffle pour monter à bord de la nacelle multicolore – un nouveau départ, une nouvelle partance (cf « Echec », publication du 04/12/2023)…

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