La maladie active et abolit la fonction trans, totem de la fluidité libérale.
D’abord, elle t’empoigne par le col et te transporte de force vers des terres inconnues. Arrivé là, elle te précipite dans une pièce secrète puis referme une porte d’airain derrière elle. Te voilà bien fait.
Mais tu comprends vite. SEP t’a déporté vers une existence dont tu ne peux te déprendre. Désormais, impossible d’exister sans elle, de passer outre, de déconstruire le mal ou de s’en affranchir. Les visites sont rares, les balades courtes et surveillées. L’hypothèque est définitive et le sceau indélébile. Déplacé et affecté, autre sans le désirer, tu vis désormais ailleurs, perdu en transition d’une vie sans toi1Cf. Armand ROBIN, Ma vie sans moi, (coll. « Poésie »), PARIS, Gallimard, 1970. Cependant, peut-être a-t-il tort à la fin de son manifeste prophétique « Le programme en quelque siècles ». On ne supprimera pas « l’Esprit / au nom de la Matière ». On supprimera plutôt la Matière au nom de l’Esprit. Puis on supprimera l’Esprit. L’épilogue deviendra alors possible : « Au nom de rien on supprimera l’homme; / On supprimera le nom de l’homme; / Il n’y aura plus de nom; / NOUS Y SOMMES. ».
De fait, ma volonté se heurte à un mur de béton. Dès lors, inutile de rêver à des avenirs sans entraves ou à des soirs dorés qui chantent la mélodie nietzschéenne de la grande santé. Je deviens ce que je refuse. Je vieillis, et je vais là où je ne veux pas aller. SEP m’a éveillé à la grande douleur du monde et à son évidence carcérale. Que ne suis-je resté assoupi dans la salle haute du château, au doux spectacle des rêves et des fables ? Quelle insigne malignité à vouloir ainsi réveiller la Belle au bois Dormant.
La fin des fantasmes, disons d’une réalité impossible, voulue à toute énergie et pensée comme un juste oukase contre le donné, comme un « contre-donné », comme un fétiche à la place du donné refusé, oblige à beaucoup restreindre mon appréhension du champ des émancipations. La critique, la liberté et les droits humains au confort auraient-ils des limites aussi bêtes ? On dirait que le corps, en sa matérialité irrésistible, regimbait à l’esprit enthousiaste. Comme s‘il l’humiliait par l’évidence :
Désolé, non ! Cela ne sera pas possible. Regarde l’IRM ! Fin de la comédie et retour au lit.
La SEP est un discours d’ordre et une expérience d’autorité absolue, aliénante et astringente. Une sorte d’anti-gnose à dose éléphantesque. Alors, dans ce monde qui vient et dont nous ignorons les modalités, tout en envisageant en partie ses contours inquiétants, que deviendront les malades si réactionnaires, car si contraints, si pleins de promesses et pourtant si traîtres à la divinité Woke ? Seront-ils les Malgré nous d’un ancien régime encharné et archaïque, jugé détestable et obsolète ? Apparaîtront-ils comme des reliquats douteux, d’insupportables contrariétés ou des anomalies à résorber ?
Je crains à leur encontre des mesures violentes et cruelles, assorties, comme il sied à la nature démocratique des maîtres qui nous enserrent, de discours bienveillants, de rigueur budgétaire et de bons sentiments.