Le réconfort ne consiste pas en quelques paroles consolatrices, poncifs auxquelles on ne croit pas, ou si peu, et que le malade écoute sans plus y croire, ou si peu. Comment convenir sans rire à ce projet d’une trêve d’un instant, abri de mots futiles, bâti à la hâte au beau milieu du champ de bataille ? Comment faire accroire un tel armistice autoproclamé qui déclarerait à la force du verbe la fin de la guerre éternelle ? La rencontre finie, le visiteur sans qualité s’en retourne chez lui, avec au cœur le goût amer d’une soupe fade et la honte du déshonneur, celui d’avoir reculé devant l’adversité.
Un réconfort véritable brise le théâtre des convenances et constate le commun échec, l’un à vivre, l’autre à dire. Il fait face et acquiesce, ne serait-ce que par un silence partagé et le constat d’une impuissance contrainte. Cette communauté soudaine et désarmée ouvre les portes d’un autre monde. De la brèche jaillissent, on ne sait d’où, un langage inconnu, une cartographie nouvelle, des gestes lents et des secrets bien gardés. Par le vide ainsi créé circule du bas vers le haut une énergie puissante et trouble qui guérit sans soigner, soulage sans exorciser, pardonne sans exiger. Quelque chose de plus grand explose dans le très étroit, un instant libre et imprescriptible, là et déjà envolé, comme une mésange en hiver.
Le malade se rendort, avec ses douleurs et ses angoisses. Le visiteur s’en retourne, avec son trouble et ses devoirs. Mais ils portent ensemble la douleur sourde d’une blessure qui sauve.
Réciprocité de la vulnérabilité.
Des mots sont possibles, qui réconfortent, si chacun baisse les armes.
Les rapports humains mettent en jeu la réciprocité. Pour que le réconfort soit envisageable, il faut acceptation, par chaque interlocuteur, de la vulnérabilité qui est en cause dans la relation entre le malade et son visiteur – plus que l’acceptation : la reconnaissance de la vulnérabilité, son aveu comme son partage (soit une « re-co-naissance » en la vulnérabilité – une commune venue au monde à la douleur ou à la peine). S’il y a refus par l’un ou l’autre de cette reconnaissance, le lien est faussé, le réconfort inactif. Comme l’explique Sr A. Zielinsky (ici , https://www.youtube.com/watch?v=NrhA6OT-D3I), cette réciprocité de la relation implique donc une question : du visiblement malade, qui n’a en fait plus grand-chose à perdre, et de l’apparent bien portant, qui n’a au fond pas grand-chose à craindre (si l’on suppose bien portant le visiteur venu apporter réconfort), lequel est (le plus) vulnérable ? Si chacun accepte ses propres limites, celle à pouvoir réconforter comme celle à pouvoir accueillir le réconfort, le processus peut sans doute fonctionner, ne serait-ce que pour une trêve d’un instant. Il est ainsi question de don gratuit et désintéressé : par un simple mot ajusté, quoique futile peut-être, par un geste, un regard, donner et recevoir l’expression de la vulnérabilité déjà avérée et de la vulnérabilité encore possible.
Il s’agit là, sans doute, d’une forme particulière d’amour, qui ne peut passer, en effet, par les poncifs convenus de l’ordinaire théâtre social tant que chacun ne donne pas signe, avec humilité, du dénuement nécessaire à son déploiement.