Au sécateur

Au jardin, l’activité principale des mois de février et mars consiste à retirer tout ce qui est mort, à rabattre, tailler, émonder, parfois court.

 

Je me demande ce qu’il se passerait si j’appliquais la même technique à ma vie. Que resterait-il si j’en ôtais ce qui est mort et inutile ? La réponse m’effraie. Pas grand-chose. Devenu tout petit, je glisserais sur la terre comme un ver de terre, bientôt victime d’écrasement par un passant maladroit ou un garnement indélicat.

 

De fait, on transporte avec soi un chariot d’immondices pour se couvrir le corps blessé d’une armure de vieilles peaux : souvenirs à moitié vrais, peurs, remords, envies, nostalgies, délires, ambitions, hontes, etc. Ces illusions amplifient à l’infini mon corps social, donnant fausse prestance et embonpoint. Cette futilité d’usage permet la représentation, l’assurance et les grands discours. Elle autorise à croire comprendre, raisonner, agir, transformer, écrire des blogs définitifs.

 

Heureusement, au soir de l’hiver, la mort n’offre pour issue qu’une porte étroite. Le grand jardinier, armé d’un juste sécateur, se proposera de mettre fin à cette comédie des grandeurs. On passera minuscule, ratiboisé, avec l’air ahuri des caniches sortant de chez la toiletteuse.

 

Mais on passera, voilà l’essentiel.

1 réflexion sur “Au sécateur”

  1. Et si le grain ne meurt…

    « Que resterait-il si j’ôtais ce qui est mort et inutile ? La réponse m’effraie. Pas grand-chose. » : pour une fois, je ne suis pas d’accord. Pas d’accord du tout. D’ailleurs, les travaux du jardin vont dans mon sens : une fois coupé leur bois mort, les rosiers repartent en branches et bourgeons délicats, porteurs de mille promesses foliaires et florales. C’est une variante du coup de la libellule, cette affaire (cf Perplexité II)….

    Certes, vous passerez, et c’est en effet l’essentiel ; la porte est étroite, mais vous laisserez sur votre passage beaucoup, beaucoup plus que quelques frisettes de caniche ou quelques coquilles de noisettes.

    Quand, comme vous le faites, on accueille, on écoute, on observe, quand on partage, on enseigne en vérité , il est impossible que rien ne reste. Chaque oreille tendue, chaque regard attentif, chaque mot offert, chaque repas ou chaque lecture partagé.e donne au réel de la densité tout en l’allégeant du superflu. Une fois les couleurs criardes estompées, reste la transparence indispensable au déploiement de l’horizon.

    Et puis, quoi ! Il restera les publications du carnet spirituel qui nourrissent les lecteurs (et qu’on ne rétorque pas que d’un seul clic, ces publications peuvent disparaître : de la toile, certes, non des mémoires). Tantôt d’ingrédients bruts, tantôt délicatement apprêtée, une telle nourriture peut sembler particulière : elle laisse souvent en bouche un premier goût d’amertume, mais la douceur prend le pas et se diffuse. C’est un mets doté d’évidentes qualités nutritives, dépourvu d’édulcorants et agents de sapidité frelatés qui commencent par flatter la papille mais finissent par écoeurer. C’est de la gastronomie fine, indispensable à une bonne et juste digestion. Effet paradoxal de ces publications : l’upercut, droit et direct, soulage comme une caresse, puisqu’avec humour et tendresse, il dégage les illusions mortifères qui rongent de l’intérieur.

    La cassolette Pascal à la sauce Lecomte : version sucré-salé, chaud-froid ou aigre-doux, c’est une juste recette pour accompagner les méditations présentes et à venir.

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