Mc 14, 50 Les disciples l’abandonnèrent et s’enfuirent tous. 51 Or, un certain jeune homme (gr. neaniskos tis) suivait Jésus ; il n’avait pour tout vêtement qu’un drap (gr. sindôn). On essaya de l’arrêter. 52 Mais lui, lâchant le drap, s’enfuit tout nu.
Au soir du premier jour des Azymes, à Gethsémani, après l’abandon de Jésus par tous ses disciples, un « jeune homme »1En grec classique, le terme neaniskos a un sens juridique, psychologique et social. Il désigne un adolescent en bascule entre la minorité et la majorité, devant ainsi être protégé. Voir ICI (article en italien). Son emploi par l’évangéliste peut donc signifier une progression vers une sorte de « majorité » spirituelle., lui aussi « suiveur », s’échappe, nu. Cette figure volontairement étrange et proprement insaisissable attise le feu des interprétations. Les commentateurs proposeront de nombreuses hypothèses identificatoires, possibles et compossibles. L’évangéliste parle-t-il de lui-même, d’un témoin oculaire, fait-il référence au combattant au jour du jugement eschatologique (cf. Am 2, 16), à l’âme du croyant sans le corps, au Christ, au lecteur mis à nu par l’épreuve décrite, ou encore aux catéchumènes entrant dans la cuve baptismale ?
À mon tour ! La nudité renvoie aussi à une nudité originelle (cf. Gn 2, 25), partant à la honte due au péché et au stratagème induit du vêtement protecteur2Cf. Gn 3, 7-8 ; rappelons que le figuier est l’arbre de la Loi.. Le génie spirituel du jeune homme consiste ici à lâcher (verbe grec kataleipô) cette étoffe que l’on ne lui arrache pas, c’est-à-dire à accepter volontairement de tout abandonner. Au moment de la Passion, épreuve décisive, cet adolescent n’a plus aucune protection, pas même la fine et coûteuse étoffe de lin (gr. sindôn), celle des rites funéraires et de l’ultime pudeur.
Devant l’inacceptable de la Passion, il y a donc fuite et fuite. La fuite des disciples n’est pas celle du jeune homme, car celle-ci met en présence deux corps nus : celui du dieu crucifié, pendu à l’arbre de la Vie, celui du disciple redescendu au jardin d’Eden. Ce dernier semble dès lors condamné à revivre sans médiation le drame de l’origine.
Arrivé à ce point extrême, on peut craindre l’impasse tragique. Cependant, le jeune homme énigmatique réapparaît (même mot en grec) dans le récit au matin de Pâques. Sauf que l’ancien fuyard « tout nu » est désormais assis et habillé. Vêtu d’une « robe longue » (gr. stolè) et blanche, celle des adultes et des hautes fonctions sacrées3Autre occurrence chez Marc, la robe (gr. stolè) moquée des scribes en Mc 12, 38. Le terme donnera « étole». , il a l’apparence et l’autorité d’une figure angélique (cf. Mc 16, 5). Il parle avec assurance, décrit, envoie, annonce la vie victorieuse et témoigne de l’absence du corps de Jésus. Notons d’ailleurs, qu’avec cette disparition disparaît aussi le sindôn mortuaire, acheté par Joseph d’Arimathie (cf. Mc 15, 46) et déposé sur le cadavre du blasphémateur crucifié.
Ainsi se dissout en miroir le second pan de vêtement de la religiosité mortifère, celle de la loi qui condamne, du sacrifice qui tue et du commerce qui appauvrit.
Que m’indique ce passage ? Certes, la maladie comme toute épreuve débarrasse des lourds vêtements du confort et des illusions. Tel un oignon, chaque pelure retirée en appelle d’autres, dans une descente à l’abîme que l’on croit infinie. Toutefois, au plus bas en apparence, il conviendra encore de lâcher la dernière étoffe, la plus intime. Car il faut accepter avec humilité de renaître par un autre, altéré d’éternité. La défaite sera surmontée à mesure où elle sera traversée jusqu’à l’échec complet, entendez partagée avec le frère divin et rejouée au lieu du surgissement. Cette fuite dénudée, ridicule dans l’apparence du monde, prend le risque d’être revêtue de la bonne annonce.
Alors, ultime surprise, le témoignage ne désigne pas un nouveau pays, réservé à l’élite et aux élus, mais la Galilée familière (cf. Mc 16, 7), celle des combats de chaque jour ! Pour moi, ce sera encore la canne et le lit, la SEP des douleurs et des empêchements triviaux, le récit à partager et à relire. Le jeune homme nous invite à quitter les tombeaux des adolescences spirituelles dans lesquels on ressasse, à s’en retourner au départ. Tout est rendu, transfiguré dans sa réalité crue. De soi, on ne part pas, mais on se laisse transformer par illumination radicale.
Banalité discrète du salut, loin des spectacles et des cultes à flonflon, paix évangélique à la joie silencieuse et secrète !
Commentaire :
Pour moi qui ne connais pas grand choses aux Ecritures, et qui y trace un chemin à tâtons, déambulant entre les livres selon les rencontres, Marc est une bouleversement, un choc, renouvelé à chaque lecture.
J’ose un rapprochement, que je sais saugrenu car hors contexte (encore une fois, le jeu des associations d’idées, des lectures qui se percutent ) : « quand un goût de cendre flotte dans l’air », Arthur, si je me souviens à peu près, tend « des cordes de clocher à clocher (…) et danse » au-dessus du vide ( Illuminations, « Phrases », 1895) ; Marc, lui, nous dénude, tendant sous nos pas une parole souvent abrupte, et nous voici sur la corde raide, funambules entre la mort et la vie – notre existence sur terre, comme un passage de la mort à la vie ?
(Qu’on me pardonne l’amalgame des images.)