Très riches heures sépo-monastiques

La maladie serait-elle d’abord un style ou un art de vivre ? Dans cet esprit, les médiévaux parlaient de « forme de vie » (forma vitæ1Voir, par exemple, l’analyse de Giorgio AGAMBEN, Homo Sacer, L’Intégrale, 2007-2015, (coll. Opus), PARIS, Seuil, 2013, p. 1006 sq. (IV, 1 : « De la très haute pauvreté »).), en particulier quand ils réfléchissaient aux existences soumises à une règle monastique (regula vitæ).

 

Le style, l’art et la forme sépiens sont assurément complexes et divers selon les malades. Cependant, un point commun consiste en une progressive régularisation du temps. Mes journées sont rythmées par des séquences courtes et successives de travail et de repos. Une activité au jardin, une sieste. Une séance à l’ordinateur, une séance au lit, liseuse en main. Une sortie à batifoler au dehors, deux jours de récupération. Désormais, je suis au monde à moitié les yeux ouverts et à moitié les yeux fermés, reclus comme en prière. Je tiens la cadence du moine chartreux !

 

Ainsi s’alterne à mesure l’horizontal et le vertical en un espace de plus en plus réduit. Si la chambre est mon oratoire et le jardin mon cloître, la rue trépidante me semble déjà hors clôture. Sur cette scène étroite se joue une existence répétitive. Chaque jour et chaque semaine ressemblent à son prédécesseur et présagent le suivant. Parfaite unité de lieu, de temps et d’action à l’infini reconduite. Dans ce cadre nécessaire et contraint, la surprise n’est plus un divertissement que l’on cherche avec avidité, mais un don que l’on reçoit avec gratitude.

 

À l’usage, cette mécanique particulière intensifie la vie, libérant l’esprit de beaucoup de choses et lui conférant une grande tranquillité. De même, le découpage du planning en petites plages de retrait oblige à penser l’œuvre en cours, à s’en détacher aussi, et donc à prendre un recul bienfaisant. Au final, je travaille mieux et peut-être un peu plus !

 

Certes SEP est une maîtresse spirituelle qui impose sa loi, sa forme et sa règle. Mais, quand paix et douleur, force et fatigue s’embrassent, je tressaille d’allégresse, saisi au cœur par la joie lumineuse des béatitudes.

 

1 réflexion sur “Très riches heures sépo-monastiques”

  1. Tridimensionnalité.

    A lire ces lignes, tout bien portant pourrait finir par souhaiter la maladie ! Quel paradoxe – encore un.

    Que manque-t-il au bien portant qui, malgré la santé, ne trouve souvent « au bout du compte » que fatigue et déception, cette autre face du besoin de toujours plus ou toujours autre chose, que nous observons si souvent autour de nous et, à dire vrai, encore parfois dans nos propres vies pourtant diminuées ? Malades aspirant à un corps sain, valides soucieux d’un mental plus fort, les uns et les autres pour mieux faire face aux aléas de l’existence… : comment comprendre l’adage antique du « mens sana in corpore sano » ?

    La traduction fréquente de ces mots associe « corps » et « esprit » ; pourtant, le nom « mens » utilisé par le poète latin dérive en français pour donner « mental » : volonté, mémoire, réflexion, imagination, et leurs corollaires. Corps et mental : n’est-ce pas la base de la machinerie cartésienne ? Or, si l’étymologie dit vrai, l’esprit,  « spiritus » en latin, est autre chose que le mental. Une autre instance de nous, de notre être. J’ignore comment les anciens considéraient cela ; je crois y voir comme une troisième dimension de nous-même, essentielle, alors que corps et mental, déterminant une mesure bidimensionnelle, seraient peut-être davantage accidentels… Un malin génie, par souci de tirer profit, en l’instrumentant, de la pensée de Descartes, nous tiendrait-il enfermés dans le duo formé par un corps limité, soumis aux mouvements du mental, et un mental irrité, lui, par les limites du corps, alors qu’en nous travaille la nostalgie d’un envol autre que celui qu’autorise l’essor de techniques et technologies qui repoussent ces limites jusqu’à l’immobilisme (ubiquité factice du corps figé devant l’écran numérique qui fait déraper le mental d’un point à l’autre du temps et de l’espace tout en restant bloqué ici et maintenant ) ?

    Peut-être que, bien portants et malades, nous avons au moins cela en partage : le besoin d’un troisième œil, l’aspiration à un autre mode d’être qui, par la progressive régularisation du temps et l’alternance de l’horizontal et du vertical réductrice au point, nous dépasserait infiniment tout en nous étant très intérieur, et nous appellerait à entrer dans la clairvoyance de son regard profond et illimité.

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