Il y a des textes qui vous terrassent à chaque mot, à chaque syllabe, jusqu’au blanc entre les lettres. C’est l’Odyssée, la Bible, Une Saison en Enfer, Proust, Pascal et Weil, Michon, etc.
Il y en a d’autres qui vous étreignent par devoir. Voilà Gide, Gracq, Bonnefoy, Zola, Voltaire, Aragon, Nietzsche, etc. La liste est longue, dont on garde les ouvrages par respect dans la bibliothèque. Certes, cela est beau, profond, puissant. Mais dans le fond, même s’il est inconvenant de le dire en public, on s’en fout.
Et puis il y a de minuscules lambeaux de phrases qui vous saisissent au détour d’un récit impromptu, d’un poème de bazar ou d’une discussion banale. Allez savoir pourquoi, cela vous rentre dans le cerveau et le cœur, et s’encharne à la moelle pour longtemps. Par exemple, ce court passage au milieu d’une chanson d’Étienne Daho :
[…] et sous les apparences, vulnérable et changeant…1Etienne DAHO, « Retour à Toi », album Reevolution; ICI..
J’y pense souvent à ce « vulnérable et changeant », parce que la SEP me découvre évidemment vulnérable et changé. Il ne s’agirait donc plus d’une existence figée en apparences trompeuses et rassurantes, mais de ce qui survit et bouillonne sous la carapace de l’extase sociale, sous la doxa infinie et creuse, puis surgit soudainement au grand jour. Cette vulnérabilité jaillissante n’est plus la perte ou le dégradé d’une condition ancienne et impériale, dénoncée comme provisoire et futile. Il s’agit de l’envahissement d’un corps par la vulnérabilité elle-même, ouverte, fluide et sans retrait2Cf. « L’ouvert-sans-Retrait », expression par laquelle Jean BEAUFRET traduit l’Unverborgenheit d’HEIDEGGER, transposition allemande de l’Alétheia grecque., « éternalisée » en quelque sorte.
Une ouverture au creux de soi par la déchirure du moi.
Comme tu glisses par effraction et pesanteur dans ce trou noir qui fait peur, quelque chose se joue alors de ce que l’on appelle vaguement la vie.
Ici, un silence soudain et lumineux te découvre brisé et nu, seul et perplexe. La vie comme une vapeur chaude monte et envahit un vivant. Sans bruit, la métamorphose inattendue s’opère.