Alité par une pleurésie qui le terrasse, l’écrivain Raymond Guérin tient une sorte de journal agonique. Entre autres choses, il remarque l’absence de grands livres sur la maladie. Il l’explique par le point suivant :
Si on est tordu par la douleur, moralement abattu, si on a les nerfs à plat, si on est épuisé de faiblesse, serait-on un monstre d’énergie on n’a pas d’autre envie que de se jeter sur son lit, que de chercher un adoucissement de ses maux dans une immobilité calculée et que de souhaiter que l’on veuille bien nous administrer un analgésique. […] Et pourtant, il est indéniable qu’on ne saurait bien parler de la maladie qu’en étant dedans.1Raymond GUÉRIN, Le Pus de la Plaie, Galaxy Books, French Edition, p. 8, Édition du Kindle.
C’est pourquoi, conclut-il, si l’existence corrompue du patient le conduit comme en-deçà du langage (écriture, lecture, voire expression), au mieux prendra-t-il au vol quelques notes éparses et insolites.
Ainsi, l’écriture construite, sérieuse, travaillée, ayant la maladie comme sujet, sera toujours l’œuvre d’un agent externe. L’auteur est soit un bien-portant qui imagine la maladie, soit un ancien malade qui reconstruit son expérience, et donc l’imagine également, mais d’une autre manière. Dans tous les cas, la littérature produite, n’étant jamais pleinement subjective et intérieure, restera neutre, superficielle et ne le convainc pas.
Guérin a peut-être raison. Mais s’il considère la maladie qui tue, il oublie la maladie chronique, incurable et non léthale. Or cette dernière travaille à petits feux. Elle maintient suffisamment hors de l’eau pour autoriser un travail littéraire contemporain à son sujet et, ainsi, permettre à son interprète inspiré de construire une œuvre véritable.
Celle-ci dépassera la chronique et évitera le libelle de propagande, genre « Vivons heureux avec la SEP ». Elle visera à poétiser à sa manière ce qu’être vivant signifie quand l’affection détruit les grandes visions du monde, désarrime des anciens pontons et ouvre le flux d’autres existences possibles. Puis à le partager par le texte et la fiction.
Il ne nous reste donc plus qu’à attendre avec gourmandise les IRM et ponctions lombaires des futurs Marcel Proust ou Honoré de Balzac.