Je traverse ces jours entre Reverdy en 1915 et Descola en insertion ethnographique chez les indiens jivaros. De l’un à l’autre claudiquant un rythme incertain, mon esprit voyage en de curieuses harmonies. Ainsi, au détour d’une partie de chasse à pécaris en forêt profonde, je lis ceci :
Le plateau est régulièrement entaillé par des vallons escarpés où coulent des petites rivières à l’eau claire, presque bucoliques dans leur murmure cristallin. La chaleur qui commence à s’épaissir et les mouches à sueur collées en grappes à la peau éloignent toute illusion romantique.1Philippe DESCOLA, Les Lances du crépuscule (TERRE HUMAINE), Place des éditeurs, Édition du Kindle, emplacement 2140.
La phrase me saute au visage tel un jaguar embusqué, ou un rêve kuntuknar. Egaré dantesque au milieu de la forêt de la vie, la SEP me serait-elle comme ces grosses mouches envahissantes ? Aurait-elle cet effet troublant d’éloigner l’« illusion romantique » ? Autrement dit, révèle-t-elle combien nous construisons à force une société ridiculement prisonnière du vieux « mensonge romantique » analysé par René Girard2René GIRARD, Mensonge romantique et vérité romanesque, PARIS, Grasset, 1961. ? Faut-il reprendre mon Bénichou3Paul BÉNICHOU, Romantismes français, 2 tomes, (coll. « Quarto »), Paris, Gallimard, 2004. ?
Pris par l’obsession de la définition, j’aurais qualifié tout autrement notre monde occidental. Je l’aurais dit technique, post-industriel, hyper-démocratique, individualiste, nihiliste, en archipel, connecté, etc. Mais ne sommes-nous pas encore errant par un monde rêvassé à trop mal lire Chateaubriand ? Ainsi, enfant prophète de tous les siècles, je me revois autrefois prodiguant ad extra des conseils impérieux à tous, réduits en bloc à des tribus exotiques et pré-rationnelles.
Redevenu sauvage, nu et affreusement trituré de balafres rituelles, le malade chronique traverse les étapes de l’initiation et quitte ses illusions magistérielles. Il boit le cycéon, ouvre le voile du délire, égorge un ou deux poulets. Il reçoit alors une sarbacane en bambou et une flûte à songe, puis s’assoit le soir au pied du chaman. Á son école, il apprend les formules cachées, le secret du curare, le vrai nom des vivants et demande aux divinités tutélaires la grâce de la venaison.
Désormais, les Blancs, les Bien-portants, les Puissants de ce monde l’inquiètent et le font rire. Chacun s’observe. Qui sait vraiment ce qu’il adviendra de cette étrange cohabitation.