Guénon, la SEP et moi

Je ne sais pas si René Guénon a raison, mais je doute aujourd’hui qu’il ait complètement tort. Sa vision garde la force irréfragable d’une idée simple et profonde. Elle obsède les esprits honnêtes et libres. Bien suprême, elle autorise à penser plus et autrement.

 

Certes, certains points de la démonstration ont vieilli ou sont devenus irrecevables. Cependant, le motif général de la thèse reste opératoire et circule comme une rivière souterraine qui sourd de part en part1Cf. Xavier ACCART, Guénon ou le renversement des clartés: Influence d’un métaphysicien sur la vie littéraire et intellectuelle française (1920-1970), Paris-Milan, Edidit Sarl-archè, 2005; David BISSON, René Guénon. Une politique de l’esprit, Paris, Pierre-Guillaume de Roux éditions, 2013.. Pour ma part, je ne la symphonise pas avec l’intuition hindou mais, plus fondamentalement encore, avec le principe physique et intransitif de l’entropie. Sa résonnance la plus évidente reste celle de l’existence humaine. Ceci explique la vérité en quelque sorte indirecte du système du Manvantara, mais sans sa cyclicité. Tels les espaces vectoriels de mon enfance, l’histoire suit un vecteur dont la direction et le sens sont définis. Blaise Pascal le sait, et l’assume grâce au Christ. Nietzsche le sait aussi mais, sans le Christ, se perd dans le labyrinthe de ses masques.

 

À partir de là, la question métaphysique de la maladie se déplace et se cristallise. L’entropie invalide à sa base le projet moderne, tant économique (croissance), politique (révolution), intellectuel (perfectionnement) ou moral (amélioration), fondé sur le progrès, l’action débridée et la quantité. Elle redéfinit mon expérience de la SEP comme harmonisation sur le réel. Avec solennité, elle rappelle l’écart entre l’imaginaire occidental, son délire désirant et la vie comme elle va. Ainsi, elle travaille comme une ancienne sagesse, par exemple celle qu’enseignait Epictète en quête d’un meilleur accord entre l’existence et le logos du monde. Elle induit un état de retrait, une initiation contrainte, une existence déconditionnée et contemplative, à rebours des parodies contemporaines.

 

Je me dissous comme se dissout le monde. Ce faisant je me connecte au principe et m’intensifie. Tendre paradoxe ! C’est moi la vérité. Le mal ne sera pas guéri. Mieux, il travaille comme une médiation symbolique qui exprime le Kali-Yuga, l’« âge sombre » des conflits. Il signale le seul progrès qui soit désormais, celui du désordre. Mais si ce désordre apparent, si corporel, semble m’excommunier, il révèle en fait la géométrie oubliée de l’univers, cet ordre cosmique et profond qui nous étreint.

 

Contre lui, aucune force endogène ne peut rien. Aussi la seule issue à espérer vient d’ailleurs. La panacée nous rejoint si elle le veut et quand elle le veut, libre de tous les cycles. Elle surgit à l’improviste, instille le baume, inverse la pente, réoriente le temps, pacifie et se reçoit sans mérite. Ce dernier point semble le plus insupportable à nos esprits infatués et vains, au point de lui préférer un nihilisme lourd et domestique.

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