Siddharta, SEP et moi

J’ai lu pour la première fois Siddhartha d’Hermann Hesse. Sans doute eût-il été plus heureux de le faire à dix-sept ans qu’à cinquante cinq, tant les éléments de technique littéraire apparaissent énormes derrière le produit poli. Désormais trop vieux, trop empesé par les outils de la sémiotique, je lis de trop loin. De plus, j’eus très (trop) jeune la certitude de l’impermanence de nos existences, de l’infinie pulsation du monde et de l’absolu qui les fait subsister. Pour finir, j’ai croisé jadis la belle Kamala. J’en connaissais déjà les plaisirs et le dégoût.

 

Un détail me frappa toutefois : la puissance fondatrice de la décision de quitter la maison du père, ou plutôt le monde du père : langue, statut, représentations, poèmes, conflits, etc1Hermann HESSE, Siddhartha, (trad. de l’allemand par Jacques BRENNER), (coll. « Biblio »; 4204), Paris, Grasset, 1950, p. 57 : « Alors, il se remit en marche, rapidement, avec l’impatience d’un homme pressé d’arriver, où ? Il ne savait, mais ce n’était pas chez lui, ni chez son père.». J’y vis l’analogue du trauma abrahamique : entrer dans un réel errant et magnifique, mais indisponible et déjà habité, altéré et cabossé. Comment vivre dès lors avec ce que l’on sait devoir, que l’on ressent au creux de soi et dont on a entendu la voix un jour, assis au pied des arbres de la sagesse (figuier, chêne, manguier, cocotier) ? Avec, en point d’orgue, la difficulté de ne pas reconduire l’emprisonnement honni sur l’héritier, Isaac2Cf. p. 141-142. .

 

Parfois, il me semble que SEP me couvre de son ombre comme un de ces arbres mémorial des anciennes alliances. Les effluves de ses feuilles magiques se dissolvent dans l’âme telle une illumination effervescente, par lente infusion intérieure. Elles m’affranchissent des bagnes habitués, ouvrent le regard, imposent l’écoute, soignent l’attention. Chaque matin, elles humilient à microdose et disposent à l’accueil inattendu. Patiemment, elles détruisent l’homme ancien, qui s’efface en grognant. Elles éloignent des illusions circulaires du corps et de la raison, qu’elles placent dans un entre-deux vide, ouvert, étrange. Alors, elles susurrent au cœur ce que disent tous les mystiques, de toutes les traditions :

C’est ça et ce n’est pas ça; c’est là et pas là, etc.

C’est ça parce que ce n’est pas ça ? Ou serait-ce un ça en forme de je ne sais quoi qui échappe, n’étant déjà plus là, puisqu’il faut affirmer un manque pèlerin qui seul fait vivre ? Mais qui sait ? D’ailleurs faut-il savoir ? Et tant d’autres configurations fabuleuses3Cf. Michel de CERTEAU, La Fable mystique I. XVIe – XVIIe siècle, Paris, Gallimard, tome I, 1982. La Fable mystique II. XVIe-XVIIe siècle, Paris, Gallimard, 2013. Voir par exemple ICI. pour qui boit tous les jours cet amer breuvage qui pique et fait baver.

 

Et puis, à la fin de ces ou, ces pas, de ces ça/pas ça, d’avancées tendres en reculs bavards, épuisé, enfin se taire et disparaître. Glisser sans peur par les gouffres impavides qui transportent l’âme défaite aux mil repos éternels.

 

Libre du divertissement, du tourniquet des institutions perverses et des vieux toboggans du Samsara.

 

Libre enfin d’accueillir un salut offert comme l’éveil de la joie, lorsque, par miracle, passe sur ta route le petit rabbi de Nazareth.

 

1 réflexion sur “Siddharta, SEP et moi”

  1. Au pied des arbres de la sagesse, nous pouvons aussi nous allonger. Sur le dos, il suffit de regarder et écouter à travers le feuillage mouvant et bruissant qui voile et dévoile la profondeur du ciel. Tout ce que nous savions ou croyions savoir se dilue et se résorbe, nous savons que nous ne savons plus rien, que seule demeure la vie. Nous rejoignons le silence qui nous fonde et nous appelle à lui, qui nous respire et nous absorbe. Un sourire, un geste, nous sommes ici et déjà là-bas.

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