J’ai appris des mystiques, des grands philosophes et des poètes, en premier lieu Claudel, que le divin ne se présente pas au monde sous une forme massive, spectaculaire et permanente, celle de l’idole et des Systèmes, mais sous une figure vibratoire, secrète et pèlerine, celle de l’icône et des rencontres.
Bien. Mais que reste-t-il de la possibilité de cette expérience quand le corps du récipiendaire se sclérose en de telle rigidité, crampe et raideur ? De même si son existence se momifie en séquences mécaniques et immuables ? Quelle dynamique spirituelle lorsque l’espoir le plus basique s’enfonce dans la glaise de plus en plus sèche de l’affection progressive et incurable ? Peut-on participer à la délicatesse et à la liberté absolues dans une vie paralysée et contrainte autrement que sous la forme antonyme? Entendez au loin de soi, ou sans soi, voire contre soi. Mais comment dès lors envisager un salut selon la chair si la chair vous en éloigne ? Pourrait-on survivre à cette épreuve mortelle seulement par nostalgie ?
Je pourrais poursuivre l’enquête analytique. La Modernité s’y complaît ad nauseam. Mais quelle utilité ? Je sais déjà, d’instinct, que je n’aurai pas de réponse autre, peut-être, que celle du théologien Schillebeeckx. Dans cette décadence sans fond, quelque chose, dit-il, résistera mystérieusement à l’abysse. Il nomme cela « négativité dans la négativité »1Formule proposée dans le cadre de son débat avec la notion de corrélation chez Paul TILLICH. Voir en premier lieu Marc DUMAS, « Corrélation. Tillich et Schillebeeckx », dans Gilles ROUTHIER & Marcel VIAU (dir.), Précis de théologie pratique, Ivry-sur-Seine / Bruxelles / Montréal, Éditions de l’Atelier – Lumen Vitae – Novalis, 2004, p. 71-83.. Demeurera une vibration dans la sclérose, une relation dans la solitude radicale, une espérance autre dans le désespoir lancinant.
Comprenez bien, ce reliquat n’est pas une lumière dans la nuit noire, ou autre fadaise. C’est une vibration lumineuse de la ténèbre elle-même. Une relation non abolie au lieu le plus absolu de l’absence. Un mot innommable quand plus rien ne peut se dire. Une vibration pure et infinie posée sur la pointe d’aiguille du vide, qui murmure à l’âme :
m’aimes-tu toi ?
Et si, à bout de force, je balbutie « oui », je pressens un appel comme un sanglot :
pardonne-moi…
L’ outrenoir de Pierre Soulages (le revers des vitraux incolores de Conques). Charles Baudelaire en avait eu l’intuition – l’irisation du noir, comme vibration de la matière.