Pur amour

Certaines frontières franchies, langues, lois, paysages, us et coutumes changent. Passé sous la ligne de flottaison de la vertu de force, quand la fatigue enveloppe votre vie de son énorme cuirasse, l’espace des possibles se réduit à peau de chagrin. Confinée et recluse, l’existence est envahie soir et matin par un brouillard d’empêchement.

 

Ceci concerne en particulier les élans du cœur, la charité ordinaire et les gestes d’amitié. Difficile désormais de trouver la force de se donner aux autres quand l’énergie manque pour être à soi. Impossible de sourire quand la douleur fait grimacer, ou d’ouvrir les bras quand les muscles se sclérosent et grincent. On reste là, immobile et contraint, mais l’esprit de relation envisage encore, ne serait-ce que par habitude, les grandes sorties d’antan. Ce contraste laisse perplexe.

 

Que faut-il penser de cette réclusion dans les déserts de la charité ? Faut-il y voir le don fortuit d’une capacité à entendre une vérité inouïe ? Serait-ce comme une métamorphose régressive de l’être qui se montre tel qu’en lui-même, tout à la fois nu et somnolent ? Dois-je l’accueillir comme une épreuve sanctifiante en forme de grande lessive des signes caducs et des anciennes certitudes ? L’incision à l’acide de l’âme éperdue authentifie-t-elle le constat froid et cynique d’Augustin et des jansénistes : l’humain sans la grâce gâte tout, même la charité ?

 

Ou bien fait-elle apparaître aux confins un amour réinventé, pauvre, faible, usé, débile, impuissant, inactuel, rapetissé au strict minimum ? L’amour bas de gamme des vaincus épuisés, purifié par nécessité des concupiscences, vide, incapable, en attente, à remplir, à quémander, qui mendie sa possibilité comme on mendie le soin.

 

Disponible, enfin, pour un Autre qui vient, par sa nuit ardente, vous libérer de toutes les mises en scène.

1 réflexion sur “Pur amour”

  1. Aux bien bas….

    Lors d’une récente cure, considérant que les soins me réduisaient à une fatigue sans nom et que j’en sortais véritablement groggie (ivresse des eaux hyper thermales!), je décidai de considérer les temps de retrait aux thermes comme autant d’opportunités pour faire un pas de côté.

    C’est ainsi qu’un matin, perdue comme un petit bulot dans les bains bouillonnants de la grande piscine thermale, et n’ayant rien de mieux à faire, je laissai mon regard parcourir l’espace de baignade collectif, m’attardant plus particulièrement sur un monsieur un peu âgé bien encombré par son embonpoint, ses jambes lourdes et gonflées – et qui s’appliquait à « prendre les eaux », comme on disait autrefois, avec beaucoup de bonne volonté, comme un petit enfant qui veut bien faire. Une phrase me traversa l’esprit : « Il posa sur lui son regard et il l’aima ». J’ai alors réalisé à quel point tous, « rapetissés au strict minimum » dans nos maillots plus ou moins ajustés, grassouillets ou maigrichons, boiteux, bancals, maladroits, nous étions « dans le même bain » non seulement au sens propre mais dans un sens plus imagé : cette dame là-bas, qui boit un peu la tasse, ce pourrait être moi – elle pourrait être aussi bien ce monsieur tout rouge qui descend avec lenteur les marche du bassin. Nous ignorons tout les uns des autres, nos noms, nos métiers, nos pathologies respectives, dont nous ne voyons (quand nous les voyons, certaines ont le don d’invisibilité) que la surface extérieure, émergée; pourtant, quelque chose nous lie – qui nous incite au sourire malgré nos respectifs grincements d’articulations.

    Finalement, littéralement lessivée et réduite à la part la plus simple et la plus commune de moi-même, je ne ressentais même plus le besoin initial de m’isoler dans un coin du bassin pour me reposer de la fatigue accumulée ; ce que j’éprouvais alors, est-ce ce que l’on nomme « compassion » ?

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