Hiver des poètes

Quand il entreprend de décrire l’expérience concentrationnaire, Chalamov refuse un certain niveau de discours :

Les métaphores, la complexité du discours apparaissent à un certain degré de l’évolution et disparaissent lorsque ce degré a été franchi en sens inverse. De ce point de vue, le récit qui va suivre est inévitablement condamné à être faux, inauthentique. Pas une fois je m’attardai sur une pensée. Le seul fait de l’essayer me causait une douleur vraiment physique.1Varlam CHALAMOV, Récits de la Kolyma,  (coll. « Slovo »), Verdier, 2003, p. 8.

Dans une moindre mesure, quelle langue pour dire SEP ? Si l’on retient la poésie non comme ornement et spectacle mais comme précision et pulsation mystérieuse du secret, quelle poétique exprime la maladie ? Une langue faible, réduite, contrainte aux mots durcis et douloureux, voire instables ? Une expression incertaine, incapable, blessée ou drôle quand les termes se mélangent les pinceaux ? Une prosodie spasmodique, traversée de convulsions incontrôlables et d’apathies soudaines ? Faut-il des périodes concises et sans fioritures qui singent les comptes-rendus hiératiques d’IRM médullaire ?

 

En tous cas, pas de longs récits de voyage, ou de métaphores victorieuses, mais le constat acide du dérèglement interne et de la défaite concédée.

 

Au fond, il y a seulement à dire ce que beaucoup ne veulent pas entendre. Ces récits ne sont pas une bonne nouvelle. Ils détonnent avec la grande santé des Modernes. Migrants grossiers, sales et malvenus, ils seront incessamment reconduits aux frontières du bon goût humaniste et bourgeois. RQTH rime avec OQTF. Il suffira donc d’écrire l’Inacceptable et la mort qui ronge.

 

Rimbaud traverse sa saison en enfer lorsqu’il perd connaissance et avoue ne plus savoir parler2Arthur RIMBAUD, Une saison en enfer, Matin : « Moi, je ne puis pas plus m’expliquer que le mendiant avec ses continuels Pater et Ave Maria. Je ne sais plus parler ! ». Voir ICI (Peu remarquent que « Je ne sais plus parler » est écrit en italique comme les deux prières latines.. Pourquoi ? N’y a-t-il plus rien à énoncer ? Ou bien n’y a-t-il plus d’énonciateur capable de dire et d’auditeur pour entendre ? Serait-ce par cet échec partagé que nous pourrons nous libérer des anciens délires et enfin entrer aux splendides villes3Id., Adieu 2.? Dès lors, l’errance prophétique au désert et la solitude du poète mutique signaleraient d’abord cet état de fait paradoxal, défaite et victoire.

 

L’état de fait, poétique sépienne provisoire ? Telle autrefois la morale par provision de Descartes, perdu comme Dante, comme tous, dans la forêt obscure de nos étranges existences…

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