Ce matin gris de décembre, je m’apprête à sortir d’un magasin hard-discount les mains vides. Pour cela, il faut traverser la caisse, seule issue. Je passe au moment où la caissière s’en va pour remettre des produits dans les rayons. Je ne sais pas trop comment faire, alors je m’entends lui dire un désolant :
Bonne journée…
La fille répond la même chose mais avec un ton éteint et un regard vide, abyssalement vide, proprement inerte et absent. Depuis la SEP, je remarque ces choses avec une sensibilité décuplée. Comme un jardinier observe les changements du temps, le malade perçoit avec précision les variations de la vie en soi. Aussi, je pense immédiatement :
Mais quelle bêtise de lui dire « bonne journée » ! Sa journée sera d’un ennui mortifère, dans un cube métallique moche à la sonorisation abrutissante, à ranger des trucs idiots. Avec, comme seule distraction, d’encaisser les achats inutiles de clients eux aussi amorphes, venus oublier sans grand espoir l’immense malheur du monde. L’enfer sur terre !
Assurément cette journée sera pour elle une bien sale journée, vendue par nécessité à un système imbécile, qu’elle sert et qui l’aliène. Victime et complice, la tragédie brute selon la Bible et les Grecs, le piège parfait ! Mais je ne vais pas pour cela réécrire tout Zola ou refaire l’analytique selon Marx. Je n’en ai pas la force et, vu le résultat, pas l’envie. En fait, j’aurais dû simplement sortir sans rien dire. Cela aurait été malpoli mais plus honnête. Sans doute ne m’aurait-elle même pas remarqué.
Imaginez, peut-être qu’en me voyant si boiteux mais dehors, libre, elle m’aura presqu’envié ! Cruelle infortune si les damnés de la terre se martyrisent ainsi les uns les autres.
Carnavalisation et libération.
Certains osent un « bon courage » dont l’effet n’est souvent que de renvoyer le vendeur.la vendeuse harddiscounté.e à son triste sort.
Plusieurs possibilités sont envisageables pour qui ne peut se résoudre à faire comme si de rien… alors que de beaucoup :
formules discrètes : sortir à quatre pattes sans rien dire, en-dessous du champ visuel de la dame; prendre le temps d’échanger trois mots un peu bêtes, style « bon, aujourd’hui, je n’ai pas trouvé mon bonheur, ce sera pour une autre fois » ( mais éviter « heureusement que je vous vois en sortant » : à l’heure de #MeToo, peut-être risqué, risqué…),
formule stratégique : ne se rendre dans ce type d’endroit qu’au moment des fêtes et lancer un « joyeux réveillon » que seules les circonstances calendaires justifient sans engager la responsabilité ni de l’acheteur aux mains vides ni la vendeuses au coeur tout aussi vide…;
formule « je tente mon va-tout » et je fais voler les conventions en éclat : ne s’y rendre que revêtu d’une tenue digne du plus grand fou du roi et, le temps de votre passage en caisse, de l’effet de surprise et d’un éclat de rire (espérons l’éclat de rire), désacraliser ainsi le temple de tôle ondulée; déclamer un poème de Queneau, vibrillonnant d’absurdité salvatrice…
Quoiqu’il en soit, garder le sourire et le regard pétillant, en les espérant communicatifs. Qui sait…