Histoire de contempler de haut le plat pays, j’engage une balade autour des remparts de Langres. Il gèle. Je gyrovague avec canne, bonnets, gants, écharpes et grosses chaussettes. Ma joie intense consiste en ce qu’aucun touriste ne divague l’air hagard et que personne ne discute en chemin. Le paysage blanc et couvert de brouillard invite à l’introspection. Chacun marche son pas en silence. Le code est évident.
Mais, soudain, jaillit derrière moi une jeune femme bien mignonne et toute discourante. Elle me double, elle est seule. Je constate alors qu’elle parle à ses Airpods tout en pianotant sur son iphone. Rupture du code, bientôt transfigurée en trouble ethnographique.
En premier lieu, je considère avec curiosité qu’autrefois la donzelle aurait été cataloguée comme folle. Aujourd’hui, on l’estimera connectée, active, libérée et moderne. Foucault a raison. La folie est un concept historique.
Ensuite, je me surprends à allitérer en s ma pente antimoderne :
Mais quand vont cesser tous ces soliloques ?
Plus jamais, je pense, tant le truc semble simple et implacable : noyer la pensée, l’échange et la parole sous le bavardage. Le silence ancien participe de la désobéissance. Après avoir illuminé et cartographié le monde, ils vont le sonoriser en sonorisant chaque citoyen à l’oreillette.
Enfin, si auparavant l’ennui consistait à ne rien faire, aujourd’hui, il consiste à ne faire qu’une seule chose à la fois. Précisons, il ne s’agit pas d’une expansion par harmonisation ou symphonisation. Cette superposition des plans sert seulement à une amplification exponentielle du réseau, née de l’angoisse atroce de rater quelque chose. Finalement, les agents ainsi démultipliés enrichissent à l’infini les profits des tenanciers (Thénardier) du système.
Bientôt, la jeune femme ingambe a disparu dans le brouillard du nouvel âge axial. Tandis que je soupirai à cette triste défluence, la buée fit devant moi comme un petit nuage d’inconséquence.
« Le silence ancien participe de la désobéissance », dites-vous ? Alors, soyez antimoderne, résolument ancestral, soyez désobéissant, résolument libre, et dans la brume qui enveloppe vos pas, considérez ceci : dans la blancheur ouatinée, chaque silhouette apparait et disparait selon votre progression le long du rempart, comme l’Un apparaissait et disparaissait silencieusement à la maison et le long des routes, après avoir appelé à le retrouver en Galilée… (Mais au fait… : qui sait ce qu’écoutait et à quoi répondait la jeune femme à l’iphone ?)
Comme dans un tableau de Balthus.
En ce matin de déambulation de la Tour Saint Fergeux à la Tour Saint Jean, le froid vif et lumineux, dans lequel le chien trottine truffe vibrante et queue en l’air, met en suspens le plateau et la ville.
Depuis la Tour Piquante, le paysage étale sous le regard une mosaïque de prés aux teintes adoucies, attendries par l’immobilité de l’air hivernal ; nous sommes à Langres, Haute-Marne, et c’est aussi beau qu’un tableau de Balthus composé dans le Morvan, à Chassy : l’oeil peut entendre le souffle des terres de La Bergerie et se poser sur un présent que rend vivable la douceur poudrée de la touche, en camaïeux d’ocre pâle, teinté de vert ou de mauve selon le mouvement du sol léché par le soleil de l’est. Tout à la fois, le paysage – la nature – s’absente sous le givre et se manifeste avec retenue, sur le mode d’un recueillement délicat qui en souligne la fragilité et la permanence paradoxales.
Dans le silence de ce qui s’offre ainsi, de coeur à coeur, précautionneusement et sincèrement, quelque chose s’annonce – une promesse rendue visible.
La nature imite l’art et nous appelle à une patience confiante.