Dans l’Avant-propos de la seconde édition du Gai Savoir1Cf. Friedrich NIETZSCHE, Le Gai savoir, (trad. de Patrick WOTLING), Paris, GF Flammarion, 2020. Traduction de 1901 disponible ICI., Nietzsche expose sa dette à la maladie. En effet, celle-ci, par une physiologie renouvelée du corps et de la vie, aurait permis un approfondissement décisif de sa pensée2Cf. les concepts renouvelés d’éternel retour, de mauvaise conscience ou de ressentiment. Voir par exemple Paul VALADIER, Nietzsche, l’athée de rigueur, Paris, DDB, 1975, p. 51-53..
Si ma première (mauvaise) lecture avait ouvert un enthousiasme très adolescent (17 ans), la deuxième (universitaire) avait déjà instillé un doute profond. Aussi bénie sois-tu, SEP cruelle, qui m’indiqua le sens profond de cette décrue instinctive.
Depuis toi, j’ai compris que Nietzsche est en fait malade de sa guérison. Cette dernière provoqua en lui une ivresse compulsive et messianique de thérapeutique universelle. Mais, s’il se prétend convalescent, je crois désormais qu’il n’a jamais vraiment été malade. Entendez, il n’a jamais coulé dans l’impuissance. Il n’a jamais perdu le goût de la bonne santé, l’énergie de la révolte et l’appétence des vanités. Il n’a pas troqué sa peur de mourir ou de souffrir contre la surprise quotidienne de ne pas être encore mort ou de si peu souffrir. Toujours, il a cru et espéré la fin du malentendu. À toute force, il est resté sur la rive habituée des bien-portants, loin de la mer libre et amère de l’affection invincible, à canoter en discours de cabotage.
Quoi qu’il se prétende métamorphosé par l’épreuve en artiste et martyr, c’est d’un lieu très banal que Friedrich anadyomène se dresse et parle en prophète des profondeurs. Néanmoins, ce dispositif habile lui permet de s’affranchir de toutes les règles de la démonstration. Et si, à l’entendre, son expérience porte à ce point le sceau de l’évidence et de la radicalité, elle lui autorisera toute férocité.
Cette ambition nous replonge alors dans le suc délétère de l’idéologie allemande. D’ailleurs sa sœur saura en infuser un miel empoisonné. Quant à lui, pris au piège de cette très mauvaise interprétation, il ne pourra bientôt plus fuir l’énormité du stratagème. Devenu Dionysos en paillettes difractées vs un Crucifié de papier, faute de bon sens (cf. Rimbaud, antidote si précieux), il disparaîtra dans la folie.
Il m’aura donc fallu sombrer dans la maladie réelle pour en finir avec le philosophe de la grande santé. Aujourd’hui je me console de cette mauvaise éducation. Je l’aimais aussi pour de bonnes raisons. Toutefois, constater un subterfuge si romantique, accepter cette déception en éternel retour, vivre de la vie étrange qui n’a plus la force des victoires et des vengeances, habiter avec gaieté une demeure désolée et contrainte, éprouver sans peur la chair qui altère, n’est-ce pas malgré tout se maintenir telle ma jeunesse, i.e. en enfant innocent et authentiquement nietzschéen ?