Après le baccalauréat, pourquoi ne suis-je pas entré en classes préparatoires scientifiques, je ne le sais toujours pas. J’ai seulement annoncé à mes parents que je n’irai pas à Maths Sup et que j’avais choisi (un peu par hasard) la faculté d’Histoire à Dijon. Était-ce pour bénéficier d’un mois de vacances supplémentaire ? Peut-être. On est si peu sérieux quand on a dix-sept ans, avec toutes ces jeunes filles à la beauté délirante, les copains aux terrasses des cafés et des tilleuls verts sur la promenade.
Quoi qu’il en soit, je n’ai jamais perdu une pratique à mon niveau des mathématiques et de la physique, niveau juste suffisant pour voir qu’il y a beaucoup à voir. Le plus souvent, je saisis que je ne saisis pas. À l’évidence, je me trompe, il faut recommencer, tomber, endurer, se faire aider et cela en vaut la peine. Simple lecteur, je suis incapable de créer, mais je comprends en gros la démonstration. Ce combat apprend la fécondité des échecs et la force de nos médiocrités. Il forge au feu la vertu d’humilité et procure à mesure des joies très pures.
Or, souvent, l’existence sépienne fonctionne de même. Si elle ouvre des perspectives inconnues et attirantes, elle en interdit le parcours par manque de force. Á l’inverse, lorsqu’elle réduit le champ des possibles, cette restriction contrainte découvre soudain des panoramas intérieurs, inédits et fascinants. Quand elle anéantit par la fatigue, cette demie-vie limbique permet de faire résonner en soi des idées autrefois inaudibles.
Désormais me voici donc aposté aux carrefours des paradoxes. Petit invalide avachi au narthex des grandes cathédrales, j’essaie parfois d’attirer l’attention de la foule pélerine sur ces chemins de salut :
Imaginez Mesdames et Messieurs, je peux rêver à l’ombre de l’équation de Schrödinger ! Certes, j’ai du mal à bien pisser, je boite, je traine, mais j’entrevois la vie si particulière des particules élémentaires ! Le tout dans mon lit !
Ce constat maladroit de vigie presqu’aphone fait sourire les passants pressés. Alors, je retourne à mes visions solitaires et à mes équations laborieuses. Quel dommage, me dis-je, si tant de gens négligent ce merveilleux royaume.
Venez et voyez ! Mais la nuit immense bientôt recouvre tout, dans sa paix et le silence.