Le dernier numéro de la revue Christus porte comme titre « Avancer dans la nuit ». Les rédacteurs disent avoir hésité avec un autre, « Traverser la nuit ». De fait, les deux perspectives sont très différentes. La première considère la nuit plutôt comme une matière, la seconde comme un intervalle.
Cependant, malgré ce choix louable, la nuit ici traversée reste un espace provisoire, une promesse de l’aube. Il manque souvent un terme tiers, plus radical : la ténèbre1A contrario, Anne LÉCU, « L’obscurité se fit sur toute la terre », p. 42-47.. Entendez la nuit sans dehors et sans matin, un long hiver sans printemps. On remarque alors combien trois cents années d’idéologie du progrès ont asséché les puits de la tragédie et du malheur.
Pourtant, les maladies incurables plongent encore des vivants d’autant plus désemparés au creux de cette compagne ténébreuse. L’espoir qui divertit est rejeté à l’heure de la mort, transfigurée soudain en une lumière libératrice et désirable.
Voici donc les malades relégués aux antipodes car renversés cul par-dessus tête. Comment dès lors tenir salon ? Et pour un sépien chrétien, que partager avec ses coreligionnaires, zélateurs des pastorales des Lumières ou agents des nouvelles spiritualités de l’incandescence louangeuse ? Il reste à marcher dans la nuit pure et infinie en considérant maladroitement sa confiance presqu’involontaire en ce salut inespéré comme un don en soi impossible.
De fait, ce don ne peut être rapporté qu’avec un événement impossible, disons un Dieu mort et enseveli, un messie amoureux et éconduit, un Créateur impuissant, annihilé par ses créatures. Un don en forme de relation immédiate et lumineuse, par delà nuit et jour, signe d’une alliance nouvelle et inédite, scellée au creux des ténèbres :
Et il ne sera plus de nuit, et ils n’auront plus besoin de la lumière d’un chandelier ni de la lumière du soleil, parce que le Seigneur Dieu illuminera sur eux (Ap 22, 5).2Traduction littérale. Le chandelier (gr. luchnos) placé en premier est possiblement une allusion polémique au culte du Temple.
Avancer dans la nuit ? Oui et non. Avancer puis s’y enfoncer jusqu’à la gueule, défaillir dans l’obscur, et y renaître, emporté par un Esprit de propane. Serions-nous, petit peuple sépien, simplement en avance, descendu trop tôt du manège et déjà transporté outre-monde ?

Je tenterai un jour, peut-être, un recensement des nuits qui envahissent la nuit.
« Un jour… peut-être » : les deux expressions, à elles seules, semblent déjà bien engluées de ténèbre. Traduisant la fatigue qui n’ose même plus croire qu’il soit possible d’échapper à la fatigue, elles pèsent leur poids d’obscurité.
Quoiqu’il en soit, dans ce recensement, la part administrative des existences empêchées de pleinement exister ajoutera de l’obscur à l’obscur, méandre sombre d’absurdité aliénante et mortifère qui susurre sourdement, lourdement, « Tu n’es rien ».
Oui, je ne suis rien… je sais. Et « Tu-n’es-rien » porte ce soir une robe de deuil triste à pleurer, une robe de silence pétrifié.
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Non, pas question de m’en tenir lugubrement à cette robe. Tant qu’à n’être rien ici-bas, autant l’être … noblement, en souriant, puisque je porte un nom de reine, un nom d’élue !
Sortir un mouchoir, me moucher le nez, refuser de m »apitoyer, enfiler un jupon de soie, puis esquisser un pas de danse en récitant « Ma liberté » et enfin, aller me blottir dans le sommeil, peut-être, qui, d’un souffle, parfum de rose et de jasmin, dilue les ombres.