Rimbaud

La semaine dernière, nous apprîmes qu’un vieux camarade de kiné, Thierry, atteint de Parkinson, venait d’entrer en EHPAD. Son état s’était détérioré très rapidement, en moins de trois mois, rendant impossible le fait de rester chez lui. Il a soixante et un ans.

 

Chaque maladie porte son génie. SEP n’est pas Parkinson ou Charcot. Pour ma part, après treize ans d’évolution, je ne sais plus répondre à la question de savoir comment je vais. En revanche, je commence à bien saisir où je vais. Chacun son pas, mais la fin est partagée.

 

Thierry évoquait parfois le suicide ou l’euthanasie. Ces affections dégénératives rongent l’espoir. Mais au jour de grand désespoir, blanc et sûr, l’épuisement extrême rend souvent impossible le projet de Gérard de Nerval, dans Aurélia :

Arrivé sur la place de la Concorde, ma pensée était de me détruire1Voir ICI, p. 96..

De fait, se détruire suppose une force de l’esprit qu’au plus mal je n’ai plus. Car l’existence est devenue autre, purement corporelle, non plus mentale. Á un certain point d’évolution, SEP ou Parkinson s’accaparent l’exclusivité de la destruction.

 

Ainsi libéré malgré moi de ces tentations, je pourrais dès lors vivre saintement une spiritualité christique du malheur comme communion totale aux douleurs du Divin Rédempteur. Cependant, en ce lieu dévot et spectaculaire, aucune pensée ne fait retour. Voyez : je lis la lettre apostolique Salvifici Doloris de Jean-Paul II sur le Sens chrétien de la souffrance humaine et, proprement, je n’y comprends rien ! J’ai pourtant des IRM impeccables, une ALD reconnue, une thèse de théologie, mais je ne comprends pas. De quoi parle-t-il ? Que veut-il dire concrètement en ces choses qui n’existent qu’ainsi, c’est-à-dire dans une grande solitude dont l’amour est comme exclu ?

 

Misère. Je vis là encore un étrange exil. Finalement, je m’identifie bien plus au bateau ivre de Rimbaud, poème parfait sur la condition malheureuse et solipsique, à inscrire au bréviaire de tous mes échecs. En ces choses, les poètes surpassent-ils par quelques mots miraculeux le pape et ses pompes encycliques ?

Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes.
Ô que ma quille éclate ! Ô que j’aille à la mer !

Autrement dit, la souffrance serait-elle rédemptrice comme un chemin volontaire d’identification avec le Christ en Croix ou comme l’abandon défait autorisant la venue du Christ miséricordieux en soi ? Cette seconde voie me semble la prémisse à la première, sous menace de dérives malfaisantes.

1 réflexion sur “Rimbaud”

  1. Il me semble – ce n’est là qu’un avis forgé au fil de l’expérience du corps qui se déglingue douloureusement sous l’effet du temps et de telle maladie chronique – que la souffrance par elle-même n’est pas rédemptrice.

    Si, dans un sursaut de révolte idiote ou d’orgueil aveugle, « mon coeur gronde et rugit » (Psaume 39 / 40) et si je cherche à prendre les rênes et faire moi-même mon propre salut, tout m’échappe; je me disperse, je m’atomise, je suffoque et je sombre, épuisée par le vain combat que je prétends mener seule.

    Lorsque « brisée, accablée, réduite à bout de forces », « mon mal toujours devant moi », je cède enfin la place, je laisse agir celui qui est déjà descendu au plus bas pour me relever avec lui. Je ne peux rien d’autre que me déprendre de moi-même (ce que l’époque appelle « lâcher prise »), c’est-à-dire consentir à son amour. Il faut y consentir, et y répondre avec une humilité confiante. Toute douleur bue. Sans cela, je suis perdue.

    La rédemption ne relève pas de mes capacités ; elle ne me viendra pas de moi-même, elle est hors de ma portée ; elle ne peux me venir que de l’incommensurablement haut qui, à la fois, œuvre au plus profond de moi-même et m’ entrainera bien au-delà, jusqu’à lui.
    .

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Défiler vers le haut