Exagérément riches

Je médite ce matin un nouvel évangile dans lequel Jésus renvoie les parvenus, les laissant à leurs entreprises, voitures de luxe (« cinq paires de boeufs » !) ou amours, pour convoquer à leur place estropiés, difformes et mal-considérés. Méditant sur cette constante obstinée du petit rabbi de Galilée, j’envisage l’ardeur récente des gens exagérément riches à expliquer la légitimité de leurs privilèges.

 

Quoi qu’il en coûte, je demeure ici obstinément chrétien (et pascalien). L’essentiel n’est pas d’abord affaire de vertu, mais de naissance et de chance. Reste alors à comprendre l’incongruité de ces pas-trop-pauvres qui, relais de leurs maîtres, défendent un point de vue si opposé à leur intérêt. Quoi qu’il en soit, selon ces raisonnements qui vantent une méritocratie universelle, j’aurais aimé qu’ils m’expliquassent en termes similaires la logique de mon étrange malheur. Qu’aurais-je fait ou pas pour mériter cela ? Réponse : rien. Simple affaire de malchance génétique et d’étranges aléas.

 

Ici responsabilité justificatrice, là hasard à-propos, selon l’intérêt du discours. Mais, comme on réactive l’argumentaire du pauvre honteux, nul doute qu’il prépare l’avènement du malade honteux. Avec, en arrière-cour, les sarcasmes voltairiens contre Benoît Labre, le mendiant pouilleux1Voir par exemple ICI..

 

Des ricanements du salonnier lumineux ou des silences du pèlerin indigent, j’ai fait mon choix. Avec Benoît, j’aimerais recouvrer une suffisante vigueur pour écrire sur Germain nouveau, ami de Rimbaud, peut-être co-rédacteur des Illuminations, disciple radical du clochard céleste, poète transfiguré, autrefois édité avec Lautréamont.

 

Par cette errance de hauts lieux en poèmes, la cartographie rédimée des corps et des âmes invitent nos existences humiliées à une fuite salvatrice vers autre chose. Dans cette outre-monde du grand remplacement évangélique, les trop-riches empêchés redeviennent humains s’ils se débarassent de leurs fardeaux surnuméraires, distribuant leurs biens aux pauvres. Alors, nus et bêtes comme tout à chacun, ils revivront.

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