Sauf-conduit

Je discute hier avec un couturier mexicain, exilé au bout d’une rue millénaire autrefois commerçante, désormais lépreuse et vidée de ses autres boutiques.

 

Regardant le triste spectacle, il me dit qu’il a appris à vivre désormais avec cette conscience de devoir un jour tout perdre. Peut-être estime-t-il que ma condition cacochyme, autre exil, permet d’entendre cette donnée de l’existence. Sans trop réfléchir, je réponds d’instinct :

On va tout perdre, sauf la perte.

Nous en restons à ce constat à l’amiable et retournons chacun à nos occupations vespérales.

 

Rentrant chez moi, je médite le fruit inattendu de l’échange. Tout perdre sauf la perte. Tout meurt sauf la mort. Tout disparaît sauf la disparition, désormais. Ce sauf ressemble tout de même à un salut inattendu devenu irrésistible. Là encore, nous voici dépassés au lieu même du naufrage.

 

Un sauf qui sauve, sauf-conduit qui nous enveloppe d’une étrange lumière et porte en lui un point si solide à la raison qu’il suffit à étreindre l’immarcescible espérance.

 

1 réflexion sur “Sauf-conduit”

  1. Mon cher Thierry,

    Je suis en train de lire (et de relire) tes textes (poèmes ?), doucement, lentement, pas seulement parce que la richesse de ton vocabulaire dépasse, non, écrase la pauvreté de mon français d’allochtone, mais aussi pour essayer, bien que cela soit impossible, de comprendre la lenteur qui est un des aspects fondamentaux de ta condition actuelle.

    J’ai lu aussi ta Prière en forme de Congé et tes Aphorismes. Mais ce n’est pas ici le lieu ni le moment pour t’en parler, un supposant que cela puisse t’intéresser. Te connaissant un peu (pas trop), je sais que tu préfères d’énoncer tes vérités (vraies ou imaginaires) que de supporter les bêtises des autres. Compréhensible, mais aussi un peu repréhensible (« Geduld ist Alles » disait R.M. Rilke). Toutefois, je prends la liberté de t’envoyer ci-dessous deux textes, l’un d’Erasme de Rotterdam (écrit lors qu’il était tres jeune), l’autre du soussigné.

    Le 1e me semble d’une modernité et d’une « vérité » surprenante. Il m’a servi de texte pour ma cantate pour chœur et orchestre « Qui hoc dementiae est… », composée à la commande de l’université de Rotterdam il y a 22 ans. Quant au 2e, c’est un poème de mon album « Desde la Oscuridad » (Depuis l’Obscurité), de 2016. Il est en Espagnol, que tu peux lire, j’en suis sûr. Je n’ai pas voulu le traduire, pour laisser intacte la « sonorité » de ma langue maternelle. Curieusement, c’est un poème préféré de ce « couturier mexicain » dont tu parles dans un de tes textes…

    Voilà. On se reverra bientôt à Langres, mais j’ignore si tu visites ton propre site régulièrement. Il se peut donc que, d’ici à une semaine, tu ne sois pas encore au courant des nouveaux commentaires dans ton « carnet ».

    Bises et à bientôt,
    Carlos
    —————

    Desiderius Erasmus (1466-1536):
    “Contestatio salvatoris ad hominem sua culpa pereuntem”
    (ca. 1490-91)

    Qum mihi sint uni si quae bona terra polusque
    habet, quid hoc dementiae est
    ut malis, homo, falsa sequi bona, sed mala vera,
    me rarus aut nemo petat?
    Forma capit multos: me nil formosius usquam est,
    formam hanc amat nemo tamen.
    Sum clarissimus et generosus utroque parente:
    servire nobis qur pudet?
    Dives item et facilis dare multa et magna rogatus,
    rogari amo: nemo rogat.
    Sumque vocorque patris summi sapiencia: nemo
    me consulit mortalium;
    preceptor: mihi nemo cupit parere magistro;
    eternitas: nec expetor.
    Sum via qua sola celi itur ad astra, tamen me
    terit viator infrequens.
    Auctor qum ego sim vitae unicus ipsaque vita,
    qur sordeo mortalibus?
    Veraci credit nemo, fidit mihi nemo,
    qum sit nihil fidelius.
    Sum placabilis ac misereri pronus, et ad nos
    vix confugit quisquam miser.
    Denique iustus ego vindexque severus iniqui:
    nostri metus vix ullum habet.
    Proinde, mei desertor homo, socordia si te
    adducet in mortem tua,
    praeteritum nihil est. In me ne reiice culpam,
    malorum es ipse auctor tibi.

    Carlos Micháns (1950)
    EL INVASOR

    Envuelto en sombras,
    como el corazón
    de un cisne negro.
    Así vendrás,
    inadvertido y silencioso,
    a medianoche
    en un invierno helado,
    o al despuntar la última
    mañana del verano.
    Será inútil cerrar puertas
    y ventanas,
    o buscar refugio
    en el remanso falso
    de la soledad.
    Llegarás y nunca más
    te irás.
    Compartirás mi mesa,
    mi cama y mi tristeza,
    imitarás mis gestos,
    seguirás mis pasos,
    y si acaso tropezara,
    nos desplomaremos
    juntos y al unísono
    aullaremos de dolor.
    Seré tu casa y tu guarida,
    tu taller y tu herramienta,
    tu hambre y tu sustento,
    tu rostro y tu reflejo.
    Pero jamás seré tu amigo.
    Y aunque mil veces
    trataré de destruirte,
    por cada vez que falle,
    mil brazos, pies y manos
    nacerán de tus heridas,
    crecerán bajo mi piel
    y usurparán mi cuerpo
    deshauciado hasta que,
    por fin, te hayas hartado
    de habitar en mí.

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