Laisser faire (Mt 3, 13-17)

Il neige. J’aime la neige. Elle permet de rester chez soi, au chaud, sans mauvaise conscience. Elle oblige à laisser faire pour s’autoriser autre chose.

 

« Laisse faire […]. Il laissa faire » (Mt 3, 15). Cette attitude caractérise Jean le Plongeur dans l’évangile de ce dimanche (Baptême du Seigneur, année A). Autrement, pas de plongée du Christ. Jean accepte donc ici sa mission et l’accomplit, au nom de la justice divine. Le reste ne lui appartient plus. Son temps est révolu. L’action passe à l’élu. D’ailleurs il n’est pas le spectateur de l’épiphanie, contrairement au lecteur. Il demeurera jusqu’à sa fin dans l’économie de l’attente et de l’espérance.

 

Laisser faire traduit le verbe aphiemi. Ce laisser est une séparation radicale (apo/hiemi), une perte sèche, un arrachement souvent douloureux. Matthieu l’utilisera à 48 reprises, ici pour la première fois. Ce premier arrachement est aussi celui d’Israël et de toute la lignée prophétique. Désormais, cette action multiforme (oublier, quitter, pardonner, abandonner) accompagnera à tous les étages la difficile réception d’un évangile inattendu.

 

Et, comme il convient, Jésus l’expérimentera lui-même à l’heure décisive, quand il rendra l’esprit (Mt 27, 50). L’esprit reçu aujourd’hui.

 

Si tout l’évangile est ainsi traversé par cette motion particulière, elle demeure difficile à vivre. Pour preuve un débat récent dans le journal La Croix sur la possibilité ou non de prêtres mariés1Voir ICI.. Certes, la question mérite attention et prudence. Toutefois, ce qui m’étonne est l’obsession de certains à comprendre le réel seulement à l’aune de l’ancien, c’est-à-dire comme « crise des vocations » (entendez presbytérales ou plutôt sacerdotales).

 

En effet, ne peut-on pas envisager les choses autrement, comme épreuve salutaire, et ainsi laisser faire pour voir et écouter ce qui advient ? Ne convient-il pas de laisser le corps ecclésial se plonger dans le bain nouveau et se tourner vers ce qui vient ?

 

Ne soyons pas dupe. Sitôt sorti du fleuve, le fils institué est de suite jeté au désert. Là, il affronte l’hubris diabolique qui sait argumenter. Car le tentateur avisé cite les Écritures et ouvre devant lui des possibles pervers très désirables. Mais l’esprit veille et protège, pour qui s’en remet à la Parole et croit à l’Alliance. Pour qui se laisse conduire.

 

Alors, à l’issue, Jésus plongera à corps perdu dans la bonne annonce, sa joie et la nôtre.

 

2 réflexions sur “Laisser faire (Mt 3, 13-17)”

  1. VéRo Gallissot

    De la paroisse St Merry hors les murs

    Résonance

    « Laisse faire…alors Jean le laisse faire »

    L’accent mis sur le baptême de Jésus et sa reconnaissance comme Fils bien-aimé de Dieu laisse de côté l’effacement de Jean le Baptiste au profit de son cousin.
    J’ai relu depuis lundi dernier ce qu’en disent José Antonio Pagola dans Jésus, approche historique et Colette et Jean-Paul Deremble dans Jésus selon Matthieu, héritages et rupture. Si cette double lecture apporte le meilleur éclairage historique possible, elle laisse assez d’incertitude pour que chacun puisse poursuivre réflexion et méditation.
    Dans les quatre évangiles, il est d’abord question de Jean Baptiste. Luc le fait naître trois mois avant Jésus. Aux alentours de l’année 28, le Baptiste est un prophète bien connu sur les bords du Jourdain. Il appelle à une conversion radicale. Or, on lit dans Matthieu : « Alors paraît Jésus », et Matthieu ne cache pas l’embarras du Baptiste : « C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi ». C’est là que Matthieu prête à Jésus cette réponse assez peu explicite : « Laisse faire car il convient que nous accomplissions ainsi toute justice. »
    C’est une « lecture chrétienne postérieure » dit Pagola, peu assuré de connaître quelque chose de « cette période cruciale pendant laquelle Jésus vit aux côtés de Jean Baptiste ». Reste que ce qui ressemble à un passage de témoin dans la confiance et la sérénité me fait rêver quand je vois comment cela se règle dans notre monde déchiré par l’appétit de pouvoir et la violence.

    Jean Verrier

    1. Merci pour cet apport.

      D’un côté, coopération, complémentarité, transmission dans la reconnaissance de l’autorité de chacun; de l’autre, combat des chefs et accaparemment de pouvoir.
      D’un côté, le baptiste dont le nom restera dans les mémoires; de l’autre, des hommes que nous préférerions oublier. Construction vs destruction; consolation vs désolation.

      Le monde tient toujours, par la grâce d’un seul.

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