Et moi, je ne le connaissais pas.
Quelle troublante déclaration ! Un prophète ne devrait-il pas plutôt afficher une connaissance assurée de celui qu’il annonce et dont il prépare la venue ?
Après celui de dimanche dernier, le récit du baptême de Jésus selon l’évangile d’aujourd’hui (2ème dimanche TO, année A) nous prend quelque peu au dépourvu. Placé dans la bouche du baptiste lui-même, il repose sur des formules saisissantes, en apparence contradictoires.
Deux professions de foi encadrent son témoignage : « Voici l’Agneau de Dieu » et « Celui-ci est le fils de Dieu ». Vulnérabilité de l’agneau vs toute puissance divine : sous des allures d’oxymore, les deux formules sont en fait synonymes. Cette double affirmation constitue un raccourci programmatique radical de la mission christique et de l’agir divin : du sacrifice de sa vie à la gloire de la résurrection, Jésus, « qui enlève le péché du monde » est le garant de notre salut. Par le don de sa vie, lui, le Verbe Créateur qui « a planté sa tente parmi les hommes » (Jn 1, 14) nous restaurera dans notre innocence perdue.
Entre ces deux périphrases, le troublant aveu d’ignorance, réitéré, se fait insistant, et questionne notre perception de la présence de Dieu dans nos vies.
Avant que « Jésus (ne vienne) vers lui » – Dieu, toujours, à l’initiative de la rencontre avec nous – Jean baptisait dans l’eau pour préparer ses chemins. Il rencontre le Christ, le baptise, et tout bascule. Au baptême dans l’eau succède un baptême dans l’esprit : à baptême nouveau, nouvelle humanité. Désormais, voici le baptiste dépositaire d’un savoir particulier : une connaissance personnelle et intime de l’élu, désigné pour prendre son relai parmi les hommes.
Connaitre Dieu, c’est tout d’abord se mettre à l’écoute de sa Parole : Jean-le-voyant reconnait la volonté du Père dans la manifestation de l’Esprit, venu révéler la nature divine du Fils. Stupeur, sidération, inédite et décisive expérience trinitaire, où vue et audition forment une seule et même perception ! La parole divine s’accomplit sous ses yeux : « celui qui … m’a dit » coïncide avec « j’ai vu », de sorte que les synonymes du verbe « voir » utilisés dans le texte grec traduisent l’intensité d’un regard de foi qui ne peut se taire. La vue écoute, les yeux entendent, et le coeur parle.
La voix du baptiste qui criait dans le désert pour les hommes de son temps est parvenue à l’oreille de l’évangéliste. Celui-ci transmet son témoignage et le prolonge : « Celui qui a vu rend témoignage, et son témoignage est véridique ; et celui-là sait qu’il dit vrai afin que vous aussi, vous croyiez. » (Jn 19, 35)
L’un au commencement du ministère du Christ, l’autre à son achèvement, le précurseur et le disciple que Jésus aimait assistent à l’avènement et à l’accomplissement de la Parole divine. Leurs propres paroles s’en font le relais. Fondatrices de notre foi, elles témoignent aujourd’hui encore d’un mystère dont nous sommes à notre tour dépositaires, qui nous rétablit dans notre dignité d’enfants de Dieu.
Et nous, le connaissons-nous ?
