Jusqu’à ce jour (dimanche de la Résurrection du Christ, année A), « les disciples n’avaient pas compris » tout à fait ce qui se jouait depuis leur rencontre avec Jésus. Il est vrai que les heures écoulées depuis le dernier repas pris avec lui furent celles d’une épreuve sans nom qui ne laisse nul repos à l’âme gonflée de chagrin.
Le vendredi, jour de la crucifixion, Jésus est déposé au tombeau avant la tombée de la nuit. 1er jour. Le samedi, jour du shabbat, est jour de vide et d’attente. 2 ème jour. Le dimanche, 1er jour d’une nouvelle semaine, le corps du crucifié n’est pas là pour les derniers hommages funéraires. 3 ème jour.
Au matin de ce 3 ème jour, dans la ténèbre encore de la nuit, dans l’obscurité de son cœur endeuillé, Marie de Magdala se rend au tombeau, comme s’y rendront peu après Pierre et Jean, par elle alertés. Chacun en revient ou y va en courant, éperdu de tristesse, d’incompréhension, de désarroi. Alors que tous pensent qu’y repose le corps du maître, « la pierre a été enlevée », le sépulcre est vide, inconcevablement vide, déserté.
Pourtant, au-delà de la sidération, au gré d’un ballet d’allées et venues improvisées, une certitude s’impose progressivement conformément aux Écritures : « Il vit et il crut ». Mais que voit-il, ce disciple dont le nom n’est pas précisé (mettons-nous alors à sa place : que voyons-nous ) ? Qu’éprouve-t-il, de tout son être (gr. eidô), lui, le « bien aimé » qui, le dernier de tous, reposa sur la poitrine du Seigneur ?
Les nombreuses occurrences du nom « tombeau » centrent la focale sur le lieu où il n’y a rien à voir, que les traces d’un mort qui n’y est plus. Pierre, l’ardent Pierre, l’homme d’action, le pêcheur de poissons appelé à devenir pêcheur d’hommes, descend observer (gr. theôreô) les indices de quelque méfait annoncé par Marie. Jean le contemplatif, celui qui a scruté les ténèbres (gr. parakuptô) juste avant, le rejoint. Au fond du fond de l’obscurité, la mort n’est qu’un simulacre. « Linges posés à plat », suaire « roulé à part à sa place », l’enveloppe sans contenu fait signe d’une présence qui se montre autrement. L’âme baignée de silence, Jean perçoit-il au plus intime de lui-même les battements du cœur de son Seigneur ? De l’outre-noir naît une lumière discrète, à peine perceptible, assurance suffisante cependant pour fonder la confiance de l’Église naissante. Peu importe alors que le sépulcre soit vide, un chemin est ouvert. Pierre et l’autre disciple ressortent au grand jour.
De ce qui s’est passé dans la nuit du tombeau, nous ne pouvons rien savoir. Mais nous partageons cette certitude transmise par ceux qui ont fait l’expérience du Ressuscité : Dieu « n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants » (Mc 12, 27). À l’aube de la Résurrection, il nous fait entrer dans une nouvelle relation au monde, au temps, à autrui, à nous-même – et à Lui. Des années plus tard, Paul écrira « Je vis, mais ce n’est plus moi, c’est le Christ qui vit en moi » (Ga 2, 20). Une nouvelle sagesse s’inscrit dans nos vies : la crucifixion et son issue inédite attestent la fidélité du Père qui, inlassablement, vient nous prouver son amour indéfectible. Par le Fils, l’anéantissement de nos péchés et de nos souffrances à la Croix est relèvement.
Il ne s’agit plus alors de s’élancer pour rendre hommage à un défunt, mais de courir la bonne course (Cf. 2 Ti 4, 7) et cheminer selon l’amour et la Parole du Dieu présent dans l’ici et maintenant de nos existences. Selon une grammaire divine qui ignore la concordance des temps, la Résurrection est de chaque jour, et sa nécessité, toujours actuelle : « Il fallait que Jésus ressuscite ». Il fallait que Marie, Pierre et Jean en témoignent pour nous entrainer à leur suite.
