Le sang de l’innocent (Mt 26, 14 – 27, 66)

En ce dimanche (Rameaux, année A), je retiens un élément propre au récit de la Passion selon Matthieu : le parcours des trente pièces d’argent (gr. triakonta arguria), prix du sang de l’innocent (Mt 27, 3-10).

 

Judas reçoit cette somme des Grands Prêtres pour prix de sa trahison (cf. 26, 15 // Za 11, 12). Au matin du vendredi saint, sa « vision » de la condamnation de Jésus active un changement radical (gr. metamelomai). Il rapporte l’argent qu’il présente dès lors comme relié au « sang de l’innocent (gr. athoos) ». Je ne sais si cette modification qui se dit en termes de « péché » (cf. Dt 27, 25, etc.) et l’identifie à Caïn fut un vrai repentir. Mais cette ténébreuse transfiguration porte déjà la puissance d’une auto-condamnation. Désormais, comme Lady Macbeth1Voir Raymond E. BROWN, La mort du Messie. Encyclopédie de la Passion du Christ, de Gethsémani au tombeau, PARIS, Bayard, 2005, chap. 29., elle le hante. Finalement, elle va précipiter son suicide, mort dont il sera ensemble la victime, le coupable, le juge et le bourreau.

 

Avec génie, Matthieu juxtapose cette angoisse mortifère avec l’apparente indifférence des Grands Prêtres et des Anciens, déjà ailleurs en ces jours de préparation de la Pâque. Judas décide alors de jeter violemment (gr. rhiptô) les pièces dans le sanctuaire (gr. naos), les renvoyant vers leur origine. Puis il va se pendre, comme autrefois Absalom (cf. 2 S 17, 23), accomplissant la prophétie de Jésus (cf. 26, 24).

 

Le pactole à figure de sang reste donc là, dans le sanctuaire. Qu’en faire ?

 

Les Grands Prêtres (sans les Anciens) s’en saisissent pour immédiatement s’en dessaisir. En effet, ils considèrent eux aussi cet argent comme impur, car prix du sang. L’indifférence était donc en partie feinte. Après délibération, ils l’utilisent pour acheter le champ du potier (Cf. Jr 19, 2.11). Ainsi dilué, le sang de l’innocent disparaît en se diffusant dans un lieu consacré à la sépulture des (juifs) étrangers, et appelé jusqu’à « aujourd’hui » (gr. semeron) « champ du sang ».

 

Troisième et dernière récurrence du sang, retourné à la terre. Selon la tradition, cet espace était situé dans la vallée du Cédron, au Sud-ouest de Jérusalem, là où étaient canalisées les eaux portant le sang des sacrifices du Temple et déposées les choses rejetées, objets ou personnes. Un lieu idéal pour ensevelir Jésus !

 

Cependant, l’intervention de Joseph d’Arimathie, membre du Sanhédrin, bouleversera ce plan bien huilé. Premier bouleversement qui en prépare un autre, bien plus considérable !

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