Si le Fils est le chemin, ce chemin est crucifiant. Aussi, la méditation du texte évangélique, chemin dans le chemin, crucifie le lecteur, troublé et désorienté. Aussi perdu que les disciples à l’heure décisive, nous peinons mot à mot, balloté par ce discours testamentaire mystérieux (5ème dimanche de Pâques, année A).
Dans la maison unique (gr. oikia) du Père, le Fils indique la présence de « nombreuses (gr. polus) demeures (gr. monè) ». Ce terme est précis et technique chez Jean. Il ne désigne pas un lieu, mais une forme intime, active et dynamique, toujours menacée, de relations réciproques à forte densité spirituelle. La double demeure, par exemple, permet de rendre compte de l’inhabitation de l’humain en Dieu et de Dieu en l’humain. L’expression « beaucoup de demeures » insiste donc sur la pluralité. Elle signifie des formes différentes de relations avec le Père, certaines inattendues, cachées, insolites, voire bizarres ou incongrues. Cette diversité attise l’espérance pour tous et interdit les condamnations rapides.
Cependant, la suite immédiate du propos intrigue. En effet, Jésus oublie cette figure. Elle ne reviendra qu’au verset 10 pour justifier un lien par les œuvres. Le Christ parle maintenant de « lieu » (gr. topos). Il emploie ce mot au singulier, et toujours relié au groupe des auditeurs (« pour vous »). Un lieu unique, donc, pour plusieurs. Remarquons que le terme semble embarrasser les traducteurs. Ceux-ci le rendront souvent par « place ». Ce qui tend à individualiser le propos (à chacun une place), non sans un vague sous-entendu de remise des prix (à chacun sa place).
Quoi qu’il en soit, ce topos semble lui géographique. Parfois, il renvoie au Temple (cf. Jn 4, 20). Ici, il est associé à une action préalable et nécessaire du Fils, une « préparation » (verbe grec etoimazô). Le lecteur avisé y verra l’annonce d’un « voyage » dramatique (la Passion-Résurrection-Ascension), puis de l’envoi de l’esprit et/ou de la parousie. Le lieu est préparé et donné. Il ne peut être conquis en dehors de ce don.
Finalement, quelle articulation retenir entre ces demeures (vocabulaire de la différence) et le lieu préparé (vocabulaire de l’unité) dans la maison paternelle ? On s’attendait plutôt au contraire. À savoir des lieux (places) dans une demeure-Maison, i.e. dans une même relation au Père, médiatisée par un seul Médiateur, le Fils. Mais le texte désoriente le lecteur attentif. Il signale ainsi l’aspect central de la relation interpersonnelle entre le croyant et le Fils. Cette demeure, réciproque et individuelle, nœud de l’Alliance et signe du salut, distingue et unit dans un même mouvement. Elle scelle l’unité ecclésiale de l’intérieur, par et dans la liberté individuelle.
L’Église, comme communauté une de croyants divers, ressort ainsi de cette « uni-diversité » que définissait à défaut un grand théologien haut-marnais, Xavier Thévenot. Mouvement que reprit aussi l’Union européenne dans son ordre, dans sa devise : In varietate concordia.
