De l’ignorance au témoignage (Jn 1, 29-34)

Et moi, je ne le connaissais pas.

Quelle troublante déclaration ! Un prophète ne devrait-il pas plutôt afficher une connaissance assurée de celui qu’il annonce et dont il prépare la venue ?

 

Après celui de dimanche dernier, le récit du baptême de Jésus selon l’évangile d’aujourd’hui (2ème dimanche TO, année A) nous prend quelque peu au dépourvu. Placé dans la bouche du baptiste lui-même, il repose sur des formules saisissantes, en apparence contradictoires.

 

Deux professions de foi encadrent son témoignage :  « Voici l’Agneau de Dieu » et « Celui-ci est le fils de Dieu ». Vulnérabilité de l’agneau vs toute puissance divine : sous des allures d’oxymore, les deux formules sont en fait synonymes. Cette double affirmation constitue un raccourci programmatique radical de la mission christique et de l’agir divin : du sacrifice de sa vie à la gloire de la résurrection, Jésus, « qui enlève le péché du monde » est le garant de notre salut. Par le don de sa vie, lui, le Verbe Créateur qui « a planté sa tente parmi les hommes » (Jn 1, 14) nous restaurera dans notre innocence perdue.

 

Entre ces deux périphrases, le troublant aveu d’ignorance, réitéré, se fait insistant, et questionne notre perception de la présence de Dieu dans nos vies.

 

Avant que « Jésus (ne vienne) vers lui » – Dieu, toujours, à l’initiative de la rencontre avec nous –  Jean baptisait dans l’eau pour préparer ses chemins. Il rencontre le Christ, le baptise, et tout bascule. Au baptême dans l’eau succède un baptême dans l’esprit : à baptême nouveau, nouvelle humanité. Désormais, voici le baptiste dépositaire d’un savoir particulier :  une connaissance personnelle et intime de l’élu, désigné pour prendre son relai parmi les hommes.

 

Connaitre Dieu, c’est tout d’abord se mettre à l’écoute de sa Parole : Jean-le-voyant reconnait la volonté du Père dans la manifestation de l’Esprit, venu révéler la nature divine du Fils. Stupeur, sidération, inédite et décisive expérience trinitaire, où vue et audition forment une seule et même perception ! La parole divine s’accomplit sous ses yeux : « celui qui … m’a dit » coïncide avec « j’ai vu », de sorte que les synonymes du verbe « voir » utilisés dans le texte grec traduisent l’intensité d’un regard de foi qui ne peut se taire. La vue écoute, les yeux entendent, et le coeur parle.

 

La voix du baptiste qui criait dans le désert pour les hommes de son temps est parvenue à l’oreille de l’évangéliste. Celui-ci transmet son témoignage et le prolonge : « Celui qui a vu rend témoignage, et son témoignage est véridique ; et celui-là sait qu’il dit vrai afin que vous aussi, vous croyiez. » (Jn 19, 35)

 

L’un au commencement du ministère du Christ, l’autre à son achèvement, le précurseur et le disciple que Jésus aimait assistent à l’avènement et à l’accomplissement de la Parole divine. Leurs propres paroles s’en font le relais. Fondatrices de notre foi, elles témoignent aujourd’hui encore d’un mystère dont nous sommes à notre tour dépositaires, qui nous rétablit dans notre dignité d’enfants de Dieu.

 

Et nous, le connaissons-nous ?

Chemin divin (Mt 2, 1-12)

À l’issue d’un long périple, voici qu’est né l’enfant annoncé à Marie et Joseph. Lecteurs de leur périple de Nazareth à Jérusalem, nous nous attendons au récit des suites immédiates de leur histoire. Il n’en est rien : l’évangéliste place sur notre route des voyageurs inattendus et nous incite à décentrer nos pas avec eux (ICI).

 

Signe d’un grand bouleversement, une étoile apparaît dans le ciel d’Orient. Des mages y lisent le signe d’une naissance dont de grands bouleversements doivent sortir. Ils savent qui doit naitre, ils savent la date de l’événement, ils en ignorent le lieu exact. Ils se mettent en route et mènent leur quête. Arrivés à Jérusalem pour se prosterner devant l’enfant annoncé par la manifestation céleste, ils interrogent donc : « Où est le roi des juifs qui vient de naitre ? ».

 

Cette question sème le trouble : « le roi Hérode (est) bouleversé et tout Jérusalem avec lui ». Les Hierosolumites ne considèrent pas Hérode 1er  comme un roi légitime : il ne doit son pouvoir qu’aux manigances avec l’occupant romain. Malgré la conversion de sa lignée au judaïsme, malgré la reconstruction à grand faste du Temple, ils ne voient en lui qu’un demi-juif. L’annonce de cette naissance sonne sans doute comme un espoir pour le peuple en attente du messie, et  constitue inévitablement une menace pour le souverain. Lui n’a qu’une connaissance partielle des Ecritures, les scribes et les grands prêtres apportent la précision qui accentue son inquiétude : « de Bethléem en Judée sortira un chef qui sera le berger (du peuple de Dieu) ».

 

Si les étrangers ignorent le lieu de la naissance, les juifs ignorent la date : Hérode convoque donc les mages pour s’en enquérir. Leurs propos confirment la réalisation de la prédiction de Michée, la prophétie s’actualise, le futur se fait présent. Les scribes et les prêtres semblent ne pas réagir : oublieux des promesses de Dieu, n’attendraient-ils plus l’envoyé promis ? Pourtant, le temps presse : temps du complot contre un rival pour Hérode, temps de la rencontre avec le divin enfant pour les mages. Perfide serpent à la langue bifide, lui agit « en secret » ; il instrumentalise ses hôtes et manipule les Écritures pour s’opposer au dessein de Dieu. Eux remettent sans tarder le chemin sous leurs pieds, impatients de rencontrer celui que leur désigne l’étoile.

 

Et justement, l’étoile, divine écriture, dirige la marche des sages après l’étape fourvoyée à Jérusalem. Elle illumine pour eux le ciel de Judée comme elle l’avait fait pour le bergers. Comme les bergers, eux s’en remettent à elle et la suivent. Elle se fait Parole, elle se fait lumière du monde, promesse tenue ; aussi, quand « quand ils (voient) l’étoile/ quand ils (voient) l’enfant », eux se laissent littéralement enthousiasmer, «  se (réjouissant) d’une très grande joie ».

 

Les scribes et les prêtres auraient dû réagir : voici le Temple déplacé de Jérusalem à Bethléem, maison où le pain se fait vivant, où Dieu se révèle, où le mystère se donne à voir. De fait,  tout effort de l’homme vers Dieu trouve son origine et son achèvement dans l’incarnation de son fils. Les offrandes présentées à cet inédit autel attestent d’une rencontre authentique. Par l’enfant conçu de l’Esprit, Dieu se rend présent aux mages. Les mages répondent à cette présence par l’adoration du tout petit dont ils glorifient la divinité. Suspendu sous la forme d’une étoile « au-dessus de l’endroit » où s’incarne le Christ, le temps se concentre à Bethléem. Dieu seul est maitre des clepsydres, ni le pouvoir religieux ni le pouvoir politique qui s’exercent à Jérusalem n’y pourront rien, le salut est en marche.

 

Ainsi donc, c’est tout d’abord aux bergers et aux mages que Dieu se révèle, ce sont tout d’abord les humbles et les sages qu’il attire à lui. Hérode le juif veut fermer les Écritures. Les mages païens venus d’Orient, là où nait la lumière, ouvrent tout grand leur vie à l’heureuse annonce. Le méfiant souverain ne veut pas sortir des chemins qu’il a lui-même balisés pour sa propre gloire. Les mages rentrent confiants chez eux, « par un autre chemin ». Déroutés pour que circule librement la Parole du Très-Haut, ils mettent en déroute les refus mortifères de se laisser transformer et nous proposent un chemin orienté selon la volonté de Dieu.

 

Joseph, homme libre (Mt 1, 18-24)

L’Avent serait-il une affaire d’hommes ? L’évangile de Matthieu fait en effet la place belle à trois figures masculines qui jalonnent le premier mois précédant la Nativité. Au médian de cette gestation en quatre tableaux, résonne la voix de Jean le baptiste, encadrée par les silences de Noé et de Joseph (voir ICI).

 

Chacun d’eux apporte sa touche au projet divin, sa pierre à l’édifice salvifique. Joseph, lui, doit faire face à une situation socialement délicate : Marie, qu’on lui « (a) accordée en mariage », se trouve enceinte « avant qu’ils aient habité ensemble »1Les époux ne cohabitaient qu’après six à douze mois après la signature du contrat de mariage. C’est dans ce laps de temps que Marie, promise de Joseph, devient enceinte de son premier enfant.  L’accueillir chez lui ferait entrer le discrédit dans sa maison. Or, Joseph est un « homme juste » : s’il ne peut envisager ce déshonneur, il répugne néanmoins à « dénoncer publiquement » la jeune femme. Il connait ses droits mais ne les revendique pas à grands cris. Il s’isole, entre en lui-même, réfléchit, et projette de la renvoyer, comme la Loi l’y autorise, mais « en secret ». Il rejette toute procédure humiliante. Même au nom d’un prétendu bon droit, l’homme vertueux ne peut être cause de scandale pour autrui. En cela, il est un homme fidèle à Dieu : Celui-ci lui envoie donc un messager, dans son sommeil, pour rectifier la décision prise.

 

Le deus ex machina s’avère d’une efficacité radicale. Informé (enfin !) de la réalité de cette inattendue conception, voici Joseph placé devant une responsabilité nouvelle, soulignée par l’apostrophe de l’ange : « fils de David ».  « Puisque l’enfant qui est engendré (…) vient de l’Esprit », comment pourrait-il, lui, descendant d’une telle lignée bénie du Très-Haut, porteur du même prénom que cet autre faiseur de rêve, fils de Jacob, fils d’Isaac, fils d’Abraham, s’opposer au projet divin ? Oh, bien sûr, il y a eu un précédent : Zacharie en a fait les frais quelques mois auparavant, réduit au mutisme pour tout le temps de la gestation du baptiste. Mais Joseph, lui, ne réplique pas à l’ange. L’obéissance silencieuse est une marque particulière de la façon dont il s’ajuste « pour que soit accomplie la parole du Seigneur ». Joseph songe : c’est-à-dire qu’il veille, il écoute,  il reconnait la voix de Dieu et les propos repris d’Isaïe, puis il agit : dès le lendemain, se fiant au messager rassurant (« ne crains pas », formule également adressée à Marie, mais aussi à Zacharie avant elle), il « prend chez lui » Marie, désormais pleinement son épouse.

 

Résolument anti-moderne, Joseph innove : il abandonne dans les faits toute volonté de maitrise individuelle de son plan de vie, élaboré selon les attendus sociaux convenus. Humblement, il lâche prise en faveur du seul plan de Dieu. Littéralement, il s’y convertit. Accueillant l’inattendu du Seigneur, il endosse librement la mission qui lui est confiée, revêtu pleinement de son prénom : « Iosef, Dieu ajoutera ».

 

En lui confiant son Fils unique, Dieu multiplie effectivement les bienfaits sur la maison de Joseph. A chaque Noël, Il nous confie également cet enfant : quelle bénédiction, que de le laisser entrer dans nos demeures ! Epoux de Marie « comblée de grâces et bénie entre toutes les femmes », Joseph bénéficie de cette même grâce surabondante. Le voici donc père généreux et vigilant, parmi les hommes, d’un tout petit qui se fait, pour nous, à la fois Emmanuel et Jésus. Premiers évangélisés d’un mystère qui bouleverse nos perspectives, Joseph et Marie font entrer l’enfant, conçu de l’Esprit, dans la communauté humaine qui reçoit d’eux, ainsi, la possibilité d’une vie renouvelée.

 

Nommé et reconnu  par un descendant de David qui le situe dans une filiation avérée,  Jésus prend légitimement place  parmi nous. Et comme il bénéficie de la foi inconditionnelle de ceux qui l’accueillent conformément au désir de Dieu, dans l’amour, c’est avec lui, par lui et en lui que s’accomplit dès aujourd’hui notre salut. Comme Marie, Joseph croit en l’accomplissement de la Parole divine, il croit en ce fils né dans son foyer et s’en remet à lui, autant que Dieu le lui remet. Il permet l’actualisation du projet divin, en active la réalisation.

 

L’Avent, une affaire d’hommes ? Ne serait-ce pas plutôt une histoire de famille ajustée selon le désir de Dieu ?

 

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