Enquête à l’aveugle (Jn 9, 1-41)

Aujourd’hui (4ème dimanche de Carême, année A ), les disciples interrogent Jésus sur la faute d’un homme aveugle :

Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ?

Tout le récit repose sur cette question.

 

Ignorant la tradition selon laquelle toute infirmité est signe d’impureté, Jésus « innocente » l’homme et le guérit de sa cécité, sans même que cela lui soit demandé. Le ton est donné : après ce geste, la controverse entamée lors de la Fête des tentes (Jn 7–8) reprend. Après  avoir affirmé « Avant qu’Abraham fût, moi, JE SUIS » (Jn  8,50), Jésus pose un acte créateur qui déclenche une nouvelle aigreur des Pharisiens. Ils n’ont de cesse de faire la lumière  sur cette obscure affaire de guérison. L’ancien aveugle se fait avocat de Jésus dans le procès attenté contre lui. Défiance et confiance s’affrontent à propos de ce Fils de l’homme lui-même venu pour rendre un jugement. Une fois de plus, l’obstination mortifère des Pharisiens à nier la nature divine du Christ interpelle.

 

Bien vite, l’extraordinaire de la  guérison passe au second plan. Quand « on (leur) amène l’ancien aveugle »,  les Pharisiens ne se soucient ni de rendre grâce pour cette bénédiction ni de se réjouir  (« lætare », épithète de ce dimanche) . En eux, la suspicion prend le pas : « les Juifs ne voulaient pas croire que (…)  maintenant, il pouvait voir ».  Cette  formulation établit un parallèle entre « croire » et « voir » : puisqu’ils voient bien que cet aveugle désormais voit, les Pharisiens devraient croire. Mais ils ne consentent pas à cet inattendu  de l’action divine dans le quotidien. Ils préfèrent raisonner à l’encontre des évidences, au point qu’entre eux, « la division règne » ( La Bible, nouvelle traduction) : une rupture (en grec, « schisma ») apparaît, où s’engouffre toute leur mauvaise foi.

 

Sans doute raisonnent-ils ainsi : entre Jésus et l’aveugle-né, tout s’est passé un jour de shabbat, à la marge du lieu où se tient Dieu – hors les murs du Temple, hors la Loi. Au blasphème du JE SUIS, Jésus ajoute donc une attitude provocatrice. Le contexte est condamnable. La sentence tombe : « Cet homme-là n’est pas de Dieu », « cet homme est un pécheur ».

 

Or, à quoi tient une telle affirmation, si ce n’est à un savoir extérieur à leur conscience ?  « Nous savons, nous » : le récit multiplie les occurrences de ce verbe, tantôt à la forme affirmative, tantôt à la forme négative. Un savoir de caste, celui des Pharisiens, fondé sur d’ancestraux règlements, s’oppose à un savoir intime, celui de l’aveugle, fondé sur l’expérience actuelle. Sans avoir vu l’homme qui l’a sauvé, l’aveugle définit  avec fermeté un avant et un après de leur rencontre, selon la dynamique ouverte par le Christ :

il y a une chose que je sais :
j’étais aveugle, et à présent je vois.

Crispés sur des certitudes qui figent le présent, se fiant à un savoir qui ne peut expliquer l’inexplicable, rejetant les témoignages authentiques, les Pharisiens opposent leur défiance à la confiance, leur Loi à la joie de la Vie donnée. S’il y a péché dans cette histoire  – déviance, rupture – c’est pourtant bien dans ce refus de se laisser rejoindre par le mystère de Dieu. Idolâtres de la Loi, les Pharisiens se détournent de leur vocation de justice et de droit, ils s’éloignent de Dieu. D’ailleurs, à la fin de l’enquête, ils en ont peut-être fugacement le soupçon : « Serions-nous aveugles, nous aussi ? »

 

Il arrivera, le jour où ils déclareront eux aussi à celui qui les rejoint dans leur humanité, « Je crois, Seigneur ! ».

Les éblouis (Mt 17, 1-9)

L’évangile de ce dimanche (Carême 2, année A, Mt 17, 1-9) est un récit connu, archi connu. Il rapporte l’histoire d’une transfiguration, celle de Jésus. C’est aussi, surtout, l’histoire d’un éblouissement, celui de Pierre, Jacques et Jean. Considérant que leurs réactions traduisent celles de tout être humain, je tâche d’envisager comment une telle expérience nous rejoint maintenant.

 

Jésus choisit trois compagnons et les entraine « à l’écart, sur une haute montagne ». Cette retraite loin du brouhaha quotidien constitue un moment de prière privilégiée, qu’il leur offre de partager avec lui. Six jours auparavant, il leur avait annoncé les affres de la passion, disant qu’ « il lui fallait partir pour Jérusalem, souffrir beaucoup […], être tué, et le troisième jour ressusciter.» (Mt 16, 21). Ils n’avaient su entendre ce discours, que l’impulsif Pierre avait même rejeté avec virulence.

 

Là, sur le lieu de la rencontre avec Dieu, leur est donnée comme une image anticipée de la résurrection. Dans toute la splendeur d’une lumineuse métamorphose (grec « métamorphoô »), ils contemplent sa gloire : la nature céleste du Christ se manifeste à eux, « brillant comme le soleil », « (vêtu) de lumière ».

 

La première réaction de Pierre, très matérialiste, semble inadaptée : elle est en fait très humaine. « Si tu le veux, je vais dresser ici trois tentes », dit-il. Mais comment fixer un tel moment de ravissement ? Comment ramener la présence divine aux dimensions dérisoires de notre finitude ? L’extase (Jésus utilise le terme de « vision », en grec « horama » : vue divinement transmise) concentre le temps et l’espace hors de toute perspective ordinaire; c’est un saisissement  fugace qui bouleverse tous les repères habituels, un transport indicible. Ce ne sont plus les yeux qui voient, mais l’esprit.

 

Au fond, les trois n’en croient pas leurs yeux. Il faut l’inoui d’« une nuée lumineuse (qui) les ( couvre) de son ombre » et dont sort la voix du Père pour emporter leur entière adhésion. « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie : écoutez-le ! » : la parole de Dieu est force de conviction, indiscutable, définitive. Elle dessine un désir, annonce elle-même l’évangile, donne la direction à prendre, indique l’attitude à adopter.

 

Le trio réagit de façon peut-être trop humaine cette fois : « les disciples tombèrent face contre terre et furent saisis d’une grande crainte ». Bien sûr, ils se prosternent : sinon, comment rendre hommage au Très-Haut sans marquer la déférence qui lui revient ? Comment signifier la conscience de la petitesse face à la toute puissance, marquer la distance qui sépare de l’inaccessible ? Pourtant, ce n’est sans doute pas encore la juste réaction, et Jésus intervient avec la délicatesse qui caractérise son amour des humbles.

 

Par le geste et la parole qui apaisent, il « s’approcha, les toucha et leur dit :  Relevez-vous et soyez sans crainte ! » Le toucher de Jésus est guérison : de quoi guérit-il les disciples ? Sa parole redresse : de quoi les libère-t-il ? Il rassure les coeurs troublés : à quelle confiance les appelle-t-il ? Puis-je considérer qu’il les dégage de certaines exigences de la Loi, maintenant qu’ils ont été introduits dans le mystère de son accomplissement annoncé par les prophètes1Voir aussi le commentaire de Mt 5, 17-37. ? De l’échange entre Jésus, Moïse et Élie, le récit ne rapporte rien. Ce que nous savons, c’est qu’après la scène qui s’est jouée à leur vue, « levant les yeux, (Pierre, Jacques et Jean) ne virent plus personne, sinon lui, Jésus, seul » : dans la relation à Dieu, tout se joue dans le tête à tête personnel et le coeur à cœur intime avec Jésus, à la lumière de l’Esprit qui le rend accessible.

 

Les dernières lignes du récit recommandent la discrétion. Les disciples sont appelés à garder toutes ces choses et les repasser dans leur cœur avant de parler et agir. Ils redescendent ainsi dans la vallée plus sages et plus avisés, d’une humilité plus ajustée. Là, ils pourront devenir pêcheurs d’hommes.

Heureux les hésitants (Mt 5, 1-12)

C’est un passage fameux que celui de l’évangile d’aujourd’hui (4 TO, année A). Tellement lu et relu, tellement commenté que je me trouve embarrassée d’en écrire quelques lignes. Je cerne son organisation, j’en perçois la progression à base de formules paradoxales, je repère le passage du « ils » anonyme de la foule aux « vous » adressé plus particulièrement aux disciples.

 

Certes, l’intitulé courant qui lui est attaché, « béatitudes », donne le ton et trace la perspective joyeuse d’un bonheur selon Dieu. Il s’agit d’un bonheur pour maintenant (utilisation du présent) tout autant qu’un bonheur à venir (utilisation du futur). Les deux temps font miroir, en raison de leur combinaison à l’adjectif « heureux » : Jésus annonce un futur déjà là. Ces bénédictions ouvrent une attente et une espérance qui sont elles-mêmes bonheur. Le royaume des cieux ne relève pas tant d’une géographie plus ou moins abstraite que d’une situation réellement vécue, soit par manque à racheter (les pauvres), soit par ajustement à la perspective divine (les humbles, les miséricordieux).

 

Pourtant, je ne sais selon quel axe organiser ma réflexion. Le premier macarisme (verset 3) me semble opaque jusqu’à l’obscurité ; je ne sais comment l’entendre. Les suivants, à l’inverse, paraissent limpides jusqu’à la transparence : qu’en dire, qu’ils ne disent eux mêmes ?

 

J’opte donc pour une double approche : m’intéresser de plus près au lexique, et faire un pas de côté.

 

« Heureux les pauvres de coeur » est parfois traduit par « heureux les pauvres en esprit ». Un passage par le grec met un peu d’ordre dans la réflexion : le mot utilisé est « pneuma ». En première acception, il s’agit d’un souffle. Je m’autorise donc une interprétation : ces « pauvres en esprit » ne seraient-ils pas des essoufflés, de ceux que les aléas de l’existence mettent hors d’haleine1En donnant « ceux qui sont à bout de souffle », La Bible, nouvelle traduction, corrobore cette compréhension (éditions Bayard, 2001)., les privant du souffle même de la vie – ce souffle de Dieu qui présida à la création de toute chose ? Un lien s’établit alors de façon plus évidente de béatitude en béatitude : souffle et justice, de l’une à l’autre, jusqu’au verset 10 qui fait écho au verset 3.

 

Ce passage par le grec ne suffit pourtant pas. Il faut détacher l’attention des béatitudes, pour s’intéresser à leurs conditions d’énonciation :

Voyant les foules, Jésus gravit la montagne. Il s’assit, et ses disciples s’approchèrent de lui. Alors, ouvrant la bouche, il les enseignait.

« Ouvrant la bouche » : par associations d’idées, la métaphore pour signifier le fait de parler renvoie à cette autre formule, « Ce qui sort de la bouche »… Ce qui sort de la bouche, ici, c’est autant un souffle que des paroles. Parler implique le souffle. Souffle et parole sont adressés, comme une bénédiction, aux essoufflés, aux exténués, comme à ceux qui se tiennent déjà dans la perspective du Père. Se révèle ainsi que :

C’est l’esprit qui fait vivre… Les paroles [de Jésus] sont esprit et elles sont vie » (Jn 6, 63).

Ainsi considéré, l’intérêt de ce passage m’échappe moins. Pour ce premier enseignement de son ministère, Jésus se trouve dans la position de Moïse mandé sur la montagne pour enseigner le peuple de Dieu (Cf. Ex 24, 12). Ne présente-t-il pas aussi la façon dont il vient accomplir la loi mosaïque, en se faisant homme persécuté pour la justice de Dieu, parmi les hommes sur lesquels il ne cesse, pour leur salut, de poser un regard de miséricorde ? « Voyant les foules », Jésus leur fait le don béni des « paroles de la vie éternelle » (Jn 6, 68), comme une pentecôte, alors anticipée, désormais sans cesse renouvelée. Je me tiens dans la foule et je tâche d’écouter.

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