Récollections à Ambonville

Pascal Leseur, ami de la Maison Tabga et prêtre du diocèse de Langres, propose un nouveau cycle de récollections dans son ermitage haut-marnais, à Ambonville.

 

  • Samedi 8 novembre 2024 : Construction du Credo et symbole de Nicée (Thème disponible à la demande)
  • Samedi 29 novembre : Force et faiblesse de l’apôtre Paul
  • Samedi 6 décembre : Le Christ, lumière d’un monde en clair-obscur
  • Samedi 20 décembre : Dieu, comme une mère
  • Samedi 17 janvier 2025 : Entrer en Alliance
  • Samedi 14 février : La famille selon Jésus
  • Samedi 21 février : Quand le passé ne passe pas…
  • Samedi 14 mars :  Du plaisir égoïste au plaisir de Dieu
  • Samedi 18 avril : L’attention au présent
  • Samedi 16 mai : Servir la vie quand tout s’effondre
  • Samedi 13 juin : L’aventure de la patience

 

Déroulement : Temps de prières et de silences, Partage biblique, Repas offert, Marche possible, Échange autour d’un texte spirituel.

Inscription et renseignements : p.leseur52@gmail.com.

Les journées sont proposées avec trois personnes inscrites, au minimum.

Participation financière libre.

Serpent contre serpents

L’évangile de ce dimanche (Fête de la Croix Glorieuse; Jn 3, 13-17) se situe en contraste et en continuité avec celui de dimanche dernier. Précédemment, Jésus s’adressait publiquement, en plein jour, à une foule nombreuse ; il s’entretient cette fois en privé, nuitamment, avec un seul, Nicodème, notable du parti des pharisiens. Comme ses pairs, Nicodème attend la venue d’un messie. Or, s’il reconnaît en Jésus un envoyé de Dieu, il n’appréhende ni la nature divine du Christ ni, à travers lui, le dessein de salut tracé par Dieu. Pour l’éclairer et l’amener à redéfinir son identité croyante, Jésus réfère son discours aux Écritures et à la tradition, parfaitement connues de son interlocuteur, et centre son propos sur le mystère de la croix, que préfigure l’image du serpent de bronze.

 

Pour les contemporains de Jésus, la croix désigne le châtiment de torture infâmante, infligée aux condamnés à mort de la plus basse condition. Il est aisé de comprendre qu’elle constitue, encore pour nous, un point d’achoppement auquel se heurte la raison. Maintenant comme au premier siècle, scandale pour les croyants, folie pour les païens (cf 1 Co 1), elle fait signe du mal absolu. Par la référence au serpent de bronze, Jésus rappelle que le chemin de salut est pavé de difficultés : dans la première lecture, Dieu envoie « des serpents brûlants » au peuple qui récrimine et s’éloigne de lui en contestant son projet : « Pourquoi nous avoir fait monter d’Egypte ? ».

 

Cette question ignore ce à quoi l’évangile précédent nous invitait : faire le choix inconditionnel du Seigneur, choix dégagé de toute pression ou de toute illusion – notamment celle selon laquelle l’esclavage serait plus désirable qu’une condition libre. Autant dire que Dieu nous renvoie à nos serpents intérieurs, ceux que nos révoltes et nos amnésies suscitent. La morsure et la mort sont une conséquence du refus aveugle du chemin ouvert par Moïse : « beaucoup en moururent ». Ouvrir les yeux et tourner nos regards sur le serpent de bronze que Dieu fait dresser sur une hampe permet de poser un acte de foi : c’est de Dieu seul que vient le salut ; selon Sa volonté, « Quand un homme (…) regardait vers le serpent de bronze, il restait en vie ! ».

 

Ce serpent de bronze, auquel se réfère Jésus dans son discours à Nicodème, préfigure le mystère de la Croix, abaissement et élévation, humiliation et glorification, mort et renaissance. L’hymne développé dans la lettre de Paul aux Philippiens rappelle ce double mouvement : à la chute fulgurante du Christ qui « s’anéantit » succède la gloire de celui que Dieu exalte. Par son incarnation, le Christ s’humilie et renonce librement aux prérogatives de sa divinité. Il partage et expérimente alors notre humanité jusque dans les pires souffrances, « devenant obéissant jusqu’à la mort », conformément aux prophéties d’Isaïe (Is 53, 3 sq). Portant en lui tous nos péchés, il fait de la croix l’instrument par lequel il l’emporte sur le mal et nous en libère.

 

Ce programme paradoxal – par la croix, lieu de convergence du mal, annuler à jamais le mal – Jésus rappelle à Nicodème qu’un seul peut l’accomplir :

Nul n’est monté au Ciel

sinon celui qui est descendu du ciel,

le Fils de l’homme.

La croix devient le signe à la fois douloureux et éclatant de l’amour que Dieu nous porte. Lui qui a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, il mène jusqu’à son accomplissement le sacrifice demandé à Abraham, ce que lui seul peut réaliser. Les propos de Jésus – en qui Nicodème, rappelons-le, reconnait un messie –  identifient les deux figures : Fils de l’homme d’une part ( « à qui il fut donné domination, gloire et royauté », Dn 7, 13) , Fils unique du Père d’autre part, dont le royaume, spirituel, est de tout temps auprès du Père. Il peut ainsi mettre en avant la signification glorieuse de la croix, expression également de l’infinie miséricorde qui « s’étend d’âge en âge sur ceux qui le craignent » (Lc 1, 50), et qui nous est accordée gratuitement pour nous restaurer dans notre dignité partagée d’enfants de Dieu. Comme le rappelle le psaume d’aujourd’hui

lui, miséricordieux,
au lieu de détruire, il pardonn(e)

et cela, comme Jean le proclame,

afin que quiconque croit en lui ne se perde pas,
mais obtienne la vie éternelle.

Avant la croix, passion et résurrection, rien n’était acquis de la réalité de Jésus, Christ, fils de Dieu (Mc 1, 1). Dans sa première épitre, Jean récapitule les deux pôles, comme en rappel de  l’enseignement donné par Jésus à Nicodème dans l’évangile : « Tout esprit qui proclame que Jésus Christ est venu dans la chair, celui-là est de Dieu », d’une part (1 Jn 4, 2) ; d’autre part, « Celui qui proclame que Jésus est le Fils de Dieu, Dieu demeure en lui, et lui en Dieu. » (1 Jn 4, 15).  Selon la logique de salut divin, la croix n’est donc pas que honte ou échec. C’est par elle qu’il est fait justice de nos brisements, que nous sommes blanchis de nos fautes. C’est par elle que nous passons avec Christ de la mort à la vie, et que

nous lui serons semblables car nous le verrons tel qu’il est. (1 Jn, 2–3)

Tenons-nous aujourd’hui tout à côté de Nicodème dans l’intimité d’une rencontre avec le Seigneur, pour recevoir dans l’Esprit et garder au plus profond de nous cet enseignement porteur d’espérance et de joie.

De la haine (Lc 14, 25-33)

Passage étrange ce dimanche (23 TO, année C : Lc 14, 25-33). Les actions et les paroles de Jésus ont soulevé une foule qu’on suppose enthousiaste à l’accompagner. Or, en route vers Jérusalem, il interrompt sa marche, se retourne et tient un discours visant à rationnaliser cette suivance par l’assignation d’un choix paradoxal.

 

Pour cela, il utilise un langage violent, que le verbe grec souligne davantage que sa traduction française, celui de la haine (miseô). Il s’agit précisément d’une haine ciblée, la haine de la famille. Celle-ci est exposée selon un plan rigoureux, générations par générations, en commençant par le masculin. Cette haine de la parentèle se distille du point de vue d’un homme adulte, marié, et cible six unités, père, mère, femme, enfants, frères et sœurs. Une septième cible complète l’énumération, la haine de « sa propre vie ». 6+1=7. Perfection finale de cette étrange arithmétique.

 

Cette vie est psuchè. Le mot grec porte la racine « souffler » (psuchô). Il traduit le terme hébreu nèphèsh, respiration, souffle vital. Il sera repris en latin avec le couple animus/anima. Dans la Bible, cette psuchè est essentielle à la vie. Elle anime l’être vivant par don divin (cf. Gn 2, 7), et s’en sépare à la mort pour s’enfoncer dans le Shéol. Sauf à mourir dans le nèphèsh du Christ.

 

Comment faut-il donc comprendre cette radicalité qui bouscule toutes nos représentations – au point d’entrer en apparente contradiction avec l’impératif « Honore ton père et ta mère » (Ex 20, 12) ? Pourquoi haïr sa famille ? Comment haïr sa psuchè, don de Dieu, principe de vie ? Pourquoi ce lien immédiat assimilant la famille et le soi ? Est-ce un procédé rhétorique, un conseil « pieux » (du genre : il faut tout sacrifier à Dieu), ou encore une provocation en forme d’épreuve afin de garantir la liberté souveraine aux heures du choix décisif  ?

 

La suite du discours éclaire le hiatus mis en place. Il s’agit de deux exemples explicatifs en forme de petites paraboles. Le premier est neutre, « quiconque » ( en gr. , anthropos : un humain). Il prend le motif d’une décision souveraine et contingente : construire une tour. Cette activité n’a pas bonne presse depuis son grand précédent biblique, Babel (Cf. Gn 11). Ici, l’entreprise se termine par un échec piteux par inachèvement et sur une moquerie. Ce dernier terme n’est pas neutre. Il sera repris quatre fois chez Luc pour désigner les quolibets railleurs de personnages envers le crucifié, par mépris de son ambition messianique ratée (cf. Lc 18, 32 ; 22, 63 ; 23, 11.36). Dans ce contexte, Jésus ressemble à cet humain ! La Croix devient le lieu de l’échec radical, sa tour abandonnée. Mystérieuse mise en abîme.

 

Le second exemple est plus arithmétique et fondé sur un rapport de force militaire (1 à 2). Là encore, il appelle à ne pas engager une action décrite comme défensive (l’autre roi semble l’agresseur) et donc involontaire. Mais la fin apparaît comme plus sereine, avec cet appel pragmatique à une paix négociée, sur la base d’une médiation (« Il envoie … une délégation ») et rendue possible par le temps encore disponible.

 

Arrivé à ce point rassurant, comment comprendre la conclusion qui reprend la notion pivot de « puissance à être disciple » ? Quel rapport évident entre ce qui précède et l’appel solennel à s’éloigner de tout ce que l’on possède ? En quoi les biens sont-ils un obstacle à l’appartenance au Christ ?

 

Le texte indique que ces biens ne sont pas matériels. Tout d’abord fonctionnels, liés à des projets et aux aléas de l’existence, ils prennent également une dimension relationnelle, plus précisément familiale. Or, celle-ci se présente sous la figure du pater familias, constructeur de tour démiurgique et roi guerrier aux ambitions délirantes. Seul l’abandon de cette figure patriarcale, dominatrice, possessive (« son père, sa mère ») et autocentrée permet de passer vraiment derrière le Christ et de le suivre. Non plus s’illusionner par une suivance irréfléchie, vouée à l’échec.

 

S’engager sur ce chemin inédit suppose un travail, celui de « s’asseoir », c’est-à-dire de prendre le temps de la réflexion et de l’analyse rationnelle. Ici, la foi la plus absolue en appelle à la raison la plus rigoureuse, au courage de la vérité et au discernement par une lecture assidue des textes.

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