L’évangile de ce dimanche (Fête de la Croix Glorieuse; Jn 3, 13-17) se situe en contraste et en continuité avec celui de dimanche dernier. Précédemment, Jésus s’adressait publiquement, en plein jour, à une foule nombreuse ; il s’entretient cette fois en privé, nuitamment, avec un seul, Nicodème, notable du parti des pharisiens. Comme ses pairs, Nicodème attend la venue d’un messie. Or, s’il reconnaît en Jésus un envoyé de Dieu, il n’appréhende ni la nature divine du Christ ni, à travers lui, le dessein de salut tracé par Dieu. Pour l’éclairer et l’amener à redéfinir son identité croyante, Jésus réfère son discours aux Écritures et à la tradition, parfaitement connues de son interlocuteur, et centre son propos sur le mystère de la croix, que préfigure l’image du serpent de bronze.
Pour les contemporains de Jésus, la croix désigne le châtiment de torture infâmante, infligée aux condamnés à mort de la plus basse condition. Il est aisé de comprendre qu’elle constitue, encore pour nous, un point d’achoppement auquel se heurte la raison. Maintenant comme au premier siècle, scandale pour les croyants, folie pour les païens (cf 1 Co 1), elle fait signe du mal absolu. Par la référence au serpent de bronze, Jésus rappelle que le chemin de salut est pavé de difficultés : dans la première lecture, Dieu envoie « des serpents brûlants » au peuple qui récrimine et s’éloigne de lui en contestant son projet : « Pourquoi nous avoir fait monter d’Egypte ? ».
Cette question ignore ce à quoi l’évangile précédent nous invitait : faire le choix inconditionnel du Seigneur, choix dégagé de toute pression ou de toute illusion – notamment celle selon laquelle l’esclavage serait plus désirable qu’une condition libre. Autant dire que Dieu nous renvoie à nos serpents intérieurs, ceux que nos révoltes et nos amnésies suscitent. La morsure et la mort sont une conséquence du refus aveugle du chemin ouvert par Moïse : « beaucoup en moururent ». Ouvrir les yeux et tourner nos regards sur le serpent de bronze que Dieu fait dresser sur une hampe permet de poser un acte de foi : c’est de Dieu seul que vient le salut ; selon Sa volonté, « Quand un homme (…) regardait vers le serpent de bronze, il restait en vie ! ».
Ce serpent de bronze, auquel se réfère Jésus dans son discours à Nicodème, préfigure le mystère de la Croix, abaissement et élévation, humiliation et glorification, mort et renaissance. L’hymne développé dans la lettre de Paul aux Philippiens rappelle ce double mouvement : à la chute fulgurante du Christ qui « s’anéantit » succède la gloire de celui que Dieu exalte. Par son incarnation, le Christ s’humilie et renonce librement aux prérogatives de sa divinité. Il partage et expérimente alors notre humanité jusque dans les pires souffrances, « devenant obéissant jusqu’à la mort », conformément aux prophéties d’Isaïe (Is 53, 3 sq). Portant en lui tous nos péchés, il fait de la croix l’instrument par lequel il l’emporte sur le mal et nous en libère.
Ce programme paradoxal – par la croix, lieu de convergence du mal, annuler à jamais le mal – Jésus rappelle à Nicodème qu’un seul peut l’accomplir :
Nul n’est monté au Ciel
sinon celui qui est descendu du ciel,
le Fils de l’homme.
La croix devient le signe à la fois douloureux et éclatant de l’amour que Dieu nous porte. Lui qui a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, il mène jusqu’à son accomplissement le sacrifice demandé à Abraham, ce que lui seul peut réaliser. Les propos de Jésus – en qui Nicodème, rappelons-le, reconnait un messie – identifient les deux figures : Fils de l’homme d’une part ( « à qui il fut donné domination, gloire et royauté », Dn 7, 13) , Fils unique du Père d’autre part, dont le royaume, spirituel, est de tout temps auprès du Père. Il peut ainsi mettre en avant la signification glorieuse de la croix, expression également de l’infinie miséricorde qui « s’étend d’âge en âge sur ceux qui le craignent » (Lc 1, 50), et qui nous est accordée gratuitement pour nous restaurer dans notre dignité partagée d’enfants de Dieu. Comme le rappelle le psaume d’aujourd’hui
lui, miséricordieux,
au lieu de détruire, il pardonn(e)
et cela, comme Jean le proclame,
afin que quiconque croit en lui ne se perde pas,
mais obtienne la vie éternelle.
Avant la croix, passion et résurrection, rien n’était acquis de la réalité de Jésus, Christ, fils de Dieu (Mc 1, 1). Dans sa première épitre, Jean récapitule les deux pôles, comme en rappel de l’enseignement donné par Jésus à Nicodème dans l’évangile : « Tout esprit qui proclame que Jésus Christ est venu dans la chair, celui-là est de Dieu », d’une part (1 Jn 4, 2) ; d’autre part, « Celui qui proclame que Jésus est le Fils de Dieu, Dieu demeure en lui, et lui en Dieu. » (1 Jn 4, 15). Selon la logique de salut divin, la croix n’est donc pas que honte ou échec. C’est par elle qu’il est fait justice de nos brisements, que nous sommes blanchis de nos fautes. C’est par elle que nous passons avec Christ de la mort à la vie, et que
nous lui serons semblables car nous le verrons tel qu’il est. (1 Jn, 2–3)
Tenons-nous aujourd’hui tout à côté de Nicodème dans l’intimité d’une rencontre avec le Seigneur, pour recevoir dans l’Esprit et garder au plus profond de nous cet enseignement porteur d’espérance et de joie.