Tel est pris qui croyait prendre

La scène rapportée (Lc 14, 7.7-14; 22 TO, année C) ne manque pas de piquant. Une fois de plus, Jésus prend en défaut les pharisiens, ce qui ne peut manquer d’attiser les rancoeurs. Mais au-delà de son intérêt anecdotique dans l’économie du drame évangélique qui se déroule, c’est l’enseignement donné qui retient l’attention, sous forme d’un appel à l’humilité et la générosité.

 

Luc pose tout d’abord le contexte : jour de sabbat chez un représentant des pharisiens. L’ambiance est donc à la fois festive et religieuse. Sont réunis pour l’occasion le maitre de maison, ses pairs, et Jésus. Tous sont venus pour prendre part au repas placé sous le signe du partage en l’honneur de Dieu. Or, Luc termine cette présentation par une note brève un peu surprenante :

Ces derniers (à savoir, les pharisiens invités par un des responsables de leur parti) l’observaient.

Le verbe grec « paratero » peut prendre deux sens : « observer scrupuleusement ce que requiert l’observance religieuse » d’une part ;  « se tenir à côté de quelqu’un pour le surveiller » d’autre part. Non sans ironie, Luc souligne donc, en désignant Jésus comme l’objet de leurs regards, que ces hommes accordent plus d’importance au second sens qu’au premier, alors que les circonstances exigent l’inverse. Le procédé est connu, qui consiste à manœuvrer une nouvelle fois « afin de pouvoir accuser » ce dernier (cf Mc 6, 7 ou Lc 11, 54). Or, une nouvelle fois, la démarche se retourne contre eux.

 

Au regard inquisiteur et malveillant des pharisiens s’oppose celui du Christ : le choix du verbe « épécho »,  « il remarqua », souligne l‘attention avertie d’un observateur vigilant. Le constat de Jésus induit un reproche à l’égard de ces religieux orgueilleux lancés dans une course mondaine aux honneurs , où ils s’empressent moins de rendre un culte à leur Dieu que de  choisir, pour eux-mêmes, «  les premières places ». Un double lexique se déploie alors, « être invité » et « prendre place ». Jésus décline l’emploi de ces mots en fonction d’une étiquette qu’il redéfinit selon un jeu de rôles dont il redistribue les cartes.

 

Les invités au repas du sabbat sont tout d’abord mis sur un évident pied d’égalité : « toi et lui ». Sont ainsi pointées les règles de préséance sociales habituelles, inadaptées dans le cadre du culte. Ce déplacement permet de rappeler le sens du sabbat et du repas communautaire, désigné comme repas de noces, commémorant l’alliance passée par Dieu avec son peuple, et que le sacrifice du Christ renouvellera à la croix. Ainsi en va-t-il du sens  de notre participation dominicale à l’Eucharistie : dans la rencontre de Dieu et des siens, par le Christ fait nourriture (« artos » en grec désigne à la fois le repas et les aliments, tout particulièrement le pain consacré rituellement à l’Eternel), l’humilité est de mise. « (Se) mettre à la dernière place » , c’est à la fois reconnaître la grandeur de Dieu et l’honorer. L’humilité permet  d’établir une relation de proximité aimante et confiante avec Celui qui nous appelle à partager le sacrifice par lequel il veut nous relever :

Mon ami, avance plus haut.

Poursuivant ses propos, Jésus se tourne également vers le maitre de maison, et met en avant la stérilité des conventions convenues et figées. Inviter ses proches ou ses pairs, ce n’est ni plus ni moins que rentrer dans un cycle du donné pour un rendu qui n’apporte rien aux acteurs du jeu social : « eux te rendraient l’invitation et ce serait pour toi un don en retour » selon une logique de dette et de rétribution à n’en plus finir. À l’encontre de ce système économique dépourvu de plus-value, Jésus prône un placement surprenant. À la réciprocité mondaine, stérile, il substitue la gratuité, spirituellement rémunérante : « invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles » – autant dire des laisser pour compte, réduits bien souvent à la mendicité, ceux-là même que Jésus  console, guérit et côtoie jusqu’à partager leur propre humilité, leur rendant par là honneur et dignité.

 

De fait, la rémunération  d’un tel placement conforme à la parole divine, est infiniment bien supérieure à celle des calculs terrestres :

ils n’ont rien à te donner en retour : cela te sera rendu à la résurrection des justes.

L’emploi du futur (« cela te sera rendu ») dessine la perspective du repas à venir auquel Dieu nous convie. Il se prépare  dans nos vies présentes selon un impératif de générosité à mettre en oeuvre dès maintenant.

La porte étroite (Lc 13, 22-30)

À l’impatience de l’évangile du feu sur la terre (ICI) fait écho l’intransigeance de celui de la porte étroite – ou plutôt, de la porte ouverte ou fermée. Cette intransigeance, qui peut nous heurter de la part de celui qui se dit « doux et humble de coeur » (Mt 11, 29), le verset 23 du chapitre 11 l’avait déjà formulée : « Qui n’est pas avec moi, est contre moi ».

 

En route pour Jérusalem, à l’approche de sa Passion, Jésus multiplie les enseignements exigeants à l’égard des disciples, prévenus également des multiples épreuves qui les attendent.  Inévitablement se pose la question du salut.  À en croire le nombre de cabossés et possédés en tous genres qui traversent les évangiles et se tournent vers le Christ pour obtenir guérison et libération, nous en mesurons toute la pertinence pour ses contemporains. Elle n’a pas moins de sens pour nous aujourd’hui, cernés de toutes parts par l’augmentation des souffrances individuelles comme par l’ampleur des désastres collectifs, sous forme d’atteintes au vivant et de crimes contre l’humanité.

 

La forme restrictive de la question posée peut sembler décourageante : « N’y a-t-il que peu de gens qui soient sauvés ? ». Dans la question, l’accent est mis sur le nombre. La réponse évacue cet aspect, pointant davantage la manière et les qualités requises pour bénéficier du salut promis par Dieu : « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite ». Le salut est possible pour celui qui acceptera de mener le combat, rude et éprouvant, impliqué par le verbe « s’efforcer ». Il est possible, pour celui aussi qui saura dégonfler son égo, se délester des principes inutiles et encombrantes. Puisque le joug du Seigneur est doux et son fardeau, léger (Mt 11, 30), la porte n’est pas si étroite que cela. C’est plutôt tout ce que nous prétendons y faire passer qui bloque l’issue. Pour la franchir, sans doute suffit-il de se faire tout petit. À l’instar de Celui qui, né dans la discrétion d’une étable, nous ouvre le chemin de la vie.

 

Pour nous, il s’agit d’activer la seule clef qui maintient la porte ouverte, confiée à « ceux qui écoutent la parole de Dieu et la gardent » (Lc 11, 27). Humblement mettre en œuvre, avec foi et dans l’espérance, la loi d’amour que le Christ ne cesse de nous transmettre, que l’Esprit nous rappelle et dans laquelle il veut nous maintenir.

 

Chaque manquement à cette loi gêne l’ouverture du seuil. À force de manquements, « beaucoup chercheront à entrer » sans y parvenir. La parabole de la porte fermée succède à celle de la porte étroite. Elle nous indique clairement que nous aurons alors beau tambouriner, marchander et négocier, rien n’y fera. Comment comprendre une telle intransigeance de la part du maitre de maison ? N’est-il pourtant pas écrit : « Frappez, et on vous ouvrira. » (Mt 7, 7) ?

 

Sans doute nos critères humains ne sont-ils pas ceux de Dieu. L’appartenance au Christ, qui ouvre la porte, ne saurait être une appartenance de simple façade. Il ne suffit pas de se prévaloir de lui en arguant avoir vécu en sa présence, pour être quittes de toute dette et prétendre entrer en force au prétexte d’un quelconque pedigree. Judas a trempé ses doigts au même plat, il ne l’en a pas moins livré. Pierre a mangé et bu à sa table , il ne l’en a pas moins renié. La phrase « Je ne sais pas d’où vous êtes » nous renvoie à nos propres manques de confiance ou manques d’amour, à nos trahisons, nos rejets, nos refus de considérer autrui selon le regard de Dieu, quel qu’il soit et quelle qu’en soit l’origine, sociale, ethnique, voire religieuse. « D’où êtes-vous ? » : la formule peut s’entendre aussi comme « De qui êtes-vous ? » : du Christ ou d’un autre que du Christ ?  Nous plaçant sous le régime de l’injustice, nous nous expédions nous-même « là où il y aura des pleurs et des grincements de dents ». Nnous mettons l’enfer à notre porte. Or, le Christ ne nous sauvera pas malgré nous. Tel est le drame de notre liberté qui peut nous prover de toutes place au festin du Royaume.

 

Ce repas ultime, celui du peuple de Dieu, auquel nous aspirons tant, Isaïe l’annonce dans la première lecture. C’est le repas du rassemblement « de toutes les nations », dont l’évangile nous dit qu’elles viendront « de l’orient et de l’occident, du nord et du midi », réunies sous le même signe attendu dès Abraham, Isaac et Jacob. Là, il n’y aura plus ni premier ni dernier. Tous, nous serons un en Jésus.

Bienheureuses divisions

Le texte du jour (Lc 12, 49-53)1Dimanche 20 TO, année C. titille nos habitudes. Ici, Jésus se montre impatient d’allumer un feu sur la terre2Ce grand feu sera de fait allumé au milieu de la cour du grand prêtre, le jeudi saint (Cf. 22, 55), prémisse externe et violente du feu spirituel et pacificateur d’Ac 2 (voir infra).. Il se dit pressé de surmonter les délais qui précède l’épreuve décisive. Pire, il semble faire l’apologie de la division, angoisse des pasteurs, épris, on le sait, de douceur pastorale et d’unité. Que faut-il en penser ? Faudrait-il modérer nos modérations si éclatantes qu’elles en deviennent suspectes ?

 

Le terme grec utilisé pour désigner cette division qui fait peur, diamerismos, est un hapax sous cette forme. Chez Luc, la forme verbale signifie, dans le discours de Jésus, la division satanique (11, 17-18). Dans le récit, elle caractérise le partage eucharistique de la première coupe pascale (22, 17), puis le partage des vêtements lors de la Passion (23, 34). Le mot a donc un sens négatif et violent, voire mortifère, lié au péché et au salut.

 

Jésus place cette division au cœur des familles. On retrouve ici l’opposition virulente des quatre évangiles entre famille charnelle et choix du disciple. Ce nouvel exemple devrait inciter à se méfier du modèle familial comme forme parfaite de la vie chrétienne. Les trois oppositions citées, père/fils, mère/fille, belle-mère/belle-fille sont générationnelles, réciproques, plutôt féminines et inégales (impaires). Mais pourquoi manquent le beau-père et le gendre ? Pourquoi 5, 2 et 3 ? S’agit-il  du Père et de la mère contre fils, fille et belle-fille ? Un fils déjà marié alors, une fille à marier ? On s’y perd… Peut-être, le texte s’amuse-t-il avec nous, tant il semble diviser aussi les interprétations, brouillant le désir malsain de transparence ou la volonté parfois infantile de consensus.

 

Le chrétien semblerait donc prestement invité à accepter un inévitable dissensus en lui, avec les autres et dans le monde. Celui-ci serait lié à la situation initiale (le péché de l’humain) et à l’événement Jésus-Christ, proposition radicale et inédite de Salut. Unité et paix selon l’évangile ne peuvent donc signifier uniformité, compromission ou prudence infinie. À la mesure seulement de l’inévitable dissension, a posteriori donc, par le Christ lui-même, il sera possible de recoudre la tunique divisée, en particulier avec l’outil eucharistique, par le feu intime et symbolique de la première Pentecôte. Seul ce dernier guérit et réunit dans l’expérience inattendue d’une division devenue créatrice de dialogues et de d’échanges charitables (Cf. Ac 2, 3.45 : deux fois le même verbe, diamerizô).

 

Par-delà le totalitarisme idolâtre de l’uniformité (cf. Babel), l’esprit du Christ ressuscité nous ouvre par pure grâce à l’altérité joyeuse, image de la Trinité elle-même.

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