SEP, mon amour©, comme tu me laisses perplexe. Ta présence envahit ma conscience de questions répétitives. Par exemple : Pourquoi une existence si brève et empêchée, quand nous sommes au monde au prix exorbitant d’une complexité délirante, fruit d’une évolution si longue ? Je n’en sors pas (cf. Perplexité I).
Nos atomes furent forgés, dit-on, au fond des âges, dans l’immense brûlerie cosmique. Leur agencement n’a aucune probabilité. Nous émergeâmes d’un cimetière formidable de grouillants animalcules, bactéries et protozoaires. Au terme d’une épopée mystérieuse et chaotique, voici l’être de conscience. Il surgit tout armé des froideurs infinies pour s’élancer vers les étoiles et s’affranchir des limites. Pourtant un hasard le renverse, un virus le culbute, trois tâches sur l’IRM le ridiculisent. Au moindre courant d’air, la merveille des merveilles retourne au néant.
Tout ça pour ça ? Quel gâchis amer. Comme la libellule délicate, muer des années au fond des eaux boueuses et éclater d’insolence, à la belle saison, durant trois ou quatre semaines d’orgie. Les mille ans des promesses post-humanistes me laissent de glace. Dix jours, mille ans, un billion de siècles, quelle différence s’il faut disparaître un jour ? C’est l’éternité que je veux. Et c’est mon droit !
Toutefois, quoi que l’on bricole, la machine fuit de partout. Le sens échappe. On s’ennuie tant, et tout autant, le temps sera toujours trop court si on a aimé un instant seulement ! Rien où s’accrocher, planter la tente et se tenir au repos. À peine assis, il faut repartir. Je le sais d’ALD quand d’aucun travaille à l’oublier. Malgré la prise en charge à 100%, il y a une franchise à payer. Autour de la roulette, salle des grands jeux, seul gagne le propriétaire du casino.
Qu’ai-je trouvé à cet influx de lucidité soudaine ? Le constat d’une disproportion native entre la volonté et la puissance ? Une anatomie du désir : origine, nature, délire, échec ? Un blog à écrire ? Une parole à partager ? Au point où nous en sommes, un gain d’apparence si modeste n’est pas à mépriser. Il porte en lui la résolution bravache des anciens héros, ceux des récits homériques, des révoltes perdues et des poèmes messianiques. Il converse à la taverne avec les petits frères de solitude, consolation âpre et bienveillante :
Des fleurs magiques bourdonnaient. Les talus le berçaient. Des bêtes d’une élégance fabuleuse circulaient. Les nuées s’amassaient sur la haute mer faite d’une éternité de chaudes larmes.1Arthur RIMBAUD, Enfance II (voir ICI).
Par ce manque inconsolé qui déchire et ouvre au partage, puissions-nous vivre en paix jusqu’à l’heure dite, des poèmes ardents déposés sur nos cœurs blessés.
Embarras.
Me voici bien embêtée : sur le point de réagir à « Perplexité I », je m’avise qu’il m’a été demandé de contredire les propos de l’auteur avec qui, habituellement, je suis d’accord, comme lui-même le souligne (ne devrais-je d’ailleurs pas m’adresser directement à lui par un « vous « net et carré, plutôt qu’à la troisième personne ?). Or, je ne voudrais pas me montrer contrariante, ce n’est pas dans mon caractère, généralement plutôt accommodant – je m’accorde au moins cette qualité, qui, en l’occurrence, ne semble pas une qualité : quel embarras ! Mais je ne saurais contredire sans m’empêtrer.
*D’une part, contredisant ce que j’approuve, je mens : embarras que de mentir là où s’impose l’honnêteté; de toute façon, je mens mal, et en plus, je n’en vois guère l’intérêt quand il ne s’agit pas de sauver ma peau : lire ce blog et y ajouter mon grain de sel me mettrait-il en danger ? – dans ce cas, nouvel embarras.
*D’autre part, s’il est vrai que la contradiction peut constituer un exercice amusant et stimulant, j’apprends d’Augustin d’Hippone, qui savait tout de même ce dont il parlait, qu’il convient de se défier du plaisir de l’art oratoire appliqué vainement. L’embarras se creuse donc.
*Par ailleurs, comment contredire qui vous assène, à l’appui de ses dires, Blaise Pascal et Arthur Rimbaud ? J’ai beau considérer leur mort de haut – enfin, non : plutôt, essayer de relativiser l’impression impressionnante laissée par chacune de leur lecture, en considérant leur mort – ils n’en restent pas moins des géants, face auxquels je n’essaierai même pas de faire le poids. Le ridicule peut tuer, parfois. Ce serait très embarrassant également.
*Enfin, Sclérose mon amour se définit comme un « carnet spirituel » : si je contredis des propos auxquels j’adhère, non seulement je mens pour le plaisir infondé, donc illégitime, de mentir, mais en l’occurrence, je me fais l’avocat du diable. Là, embarras franchement intenable.
D’où ma perplexité : comment m’en sortir ? Quelle voie trouver ? Me faudrait-il mettre en oeuvre un mode d’expression où je feindrais de contredire pour finalement mieux approuver encore – en quelque sorte, un mentir vrai ? Procédé drôlement tarabiscoté, très « ficelle », comme on dit chez moi ! Ou opterais pour le witz allemand, la fusée baudelairienne ? Nul talent pour cela…. Cher auteur, cher Thierry Lecomte, quelle issue, entre vain bavardage, pointe cinglante, et silence ?
Embarras ?
Sauf que… tout compte fait … je ne suis peut-être pas si embêtée que je l’ai dit.
Tout d’abord, au questionnement identitaire « Y a-t-il en moi deux moi en lutte ? Ou plein de moi ad libitum qui chacun joue sa partition et se désharmonise lentement, au prix d’irréversibles déchirures ? », je répondrai volontiers « Que nenni » ! Nulle lutte, nulle dissonance : chaque moi n’est-il pas plutôt une note portée sur une partition à la fin bien déterminée de former une harmonie d’un genre nouveau ? Un moi à facettes sonores multiples, complémentaires, s’enrichissant les unes les autres dans un jeu de reflet encore inédit ? Peut-être n’entendez-vous pas dès maintenant la mélodie, encore moins la symphonie, faute d’une oreille adaptée – ou carrément, seriez-vous sourd à ce qui se met en place ? Les notes glissent, vagabondent, cherchent encore où se poser sur la portée, le tempo, la durée de chacune… il leur faut du temps pour s’accorder – un temps qui n’a rien à voir avec celui des calendriers et des horloges d’humaine facture.
Et puis… Il y a une autre chose qui ne me laisse pas perplexe : « Comme la libellule délicate, muer des années au fond des eaux boueuses et éclater d’insolence, à la belle saison, durant trois ou quatre semaines d’orgie », c’est parfaitement essentiel, et pour cela même, totalement doté de sens. Je puis donc vous contredire sans mentir et sans prendre le risque de vendre mon âme au diable, cher auteur : dans l’éclatante fugacité de la libellule obstinée à se parer longuement, il n’y a aucun gâchis, mais du tout-à-y-gagner. C’est peut-être même en raison de son caractère éphémère qu’elle est si belle. La rétine saisit l’image de cette fugacité et la transmet à la mémoire, qui en garde le souvenir, faisant ainsi basculer l’instant insaisissable dans la durée. Dans l’éternité. Une telle beauté, tellement évidente, c’est indispensable ; ça contribue à la beauté du monde, sans laquelle il ne serait pas vivable, il ne serait pas le monde ; il ne serait même pas. Rien. Néant. La beauté de la libellule résonne musicalement du plus noir de la matière où se sont assemblées les molécules qui lui ont donné vie, et diffuse à la lumière sa mosaïque moirée. Un mien ami ajouterait : « à l’infini et même au-delà». (Je lui avais promis de recaser cette formule enthousiaste et facétieuse : elle arrive à point et prend tout son sens !)
Voilà, il n’y a donc plus de perplexité possible : la beauté de la libellule insolente, c’est le witz allemand. Un pied de nez à la mocheté et à la bêtise du monde. Un écho fulgurant d’ironie et de splendeur indéniable, un velours bienfaisant, dont nous avons éminemment besoin pour durer sans fin dans l’immensité du temps. Comme nous avons besoin de Pascal et de Rimbaud, et de leur génie. De la vie de chacun de nous, petits hommes incroyablement bourrés de contradictions miroitantes et nécessaires. De la vôtre, Thierry Lecomte.
Chacun d’entre nous n’est-il pas un poème ardent ?