Riches et pauvres

Le néolibéralisme autoritaire a inventé la surproduction des désirs et des objets, l’extractivisme à tout crin et la négation des limites. Il s’en suit des discours faussés, une haine diabolique et vicieuse des faits, jumelée à une extrême violence connexe. Comment y échapper ?

 

Avec SEP, je suis devenu riche, mais autrement, par le bas, n’étant plus capable de consommer ou de voyager. Même réduit à l’Aah, de cet argent soudain, que faire ? Je jardine, je dors, j’achète des livres, je lis ce que je peux, deviens très intelligent et donc foncièrement pessimiste. À rebours des idéologies irrésistibles, le darwinisme social me condamne à une disparition certaine. Tant mieux ! Tapi dans l’ombre de l’échec retentissant, je fourbis mes armes de pacotilles.

 

Car la maladie chronique et dégénérative est politique, quoi que j’y fasse. Elle m’oblige, par exemple, à résister au mensonge quoi qu’il en coûte. Qui puis-je de me heurter ainsi au réel à chaque instant ? Et si tout ou presque est dissout ou en voie de l’être, que perdre à ces nobles combats ? De qui avoir peur ? Que puis-je souffrir en plus ? C’est ainsi que, désolé au fonds de mon lit par la dérive du temps, je vocifère sur les événements au risque d’une fatigue surnuméraire. Quand je passe, j’entends :

Peu importe ses rodomontades abracadabrantesques, il délire.

C’est exact. Il s’agit bien de délire, un délire au sens très ancien, un délire du coeur et de la raison. Le délire des évangiles :

Quel malheur pour vous, les riches…

Hélas, la suite immédiate désoriente mes ricanements de demi-habile et propose un fabuleux combat de carême :

Au contraire, aimez vos ennemis, faites du bien et prêtez sans rien espérer en retour. Alors votre récompense sera grande, et vous serez les fils du Très-Haut, car lui, il est bon pour les ingrats et les méchants1Respectivement Lc 6, 24 et 35..

Ah, vous les riches et puissants, les bénis repus, je vous aime tant, si misérables et piteux, si beaux, éclatants et si morveux. Malgré toute la fable actuelle, peut-être n’estimez-vous pas tout à fait que compte en banque fasse noblesse ou salut ! La paulette reste une tache sur les armoiries, le commerce des indulgences fait sourire même les plus dévots. Non, votre puissance salvifique est ailleurs. Grâce à vous, j’expérimente la transfiguration de la colère et du dégoût par les rigueurs inespérées du pur amour.

 

Cette ascèse m’invite à une infinie gratitude et peut-être, par grâce suffisante, me libère d’un orgueilleux mépris.

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