La SEP consiste à être vieux jeune. Toute l’existence affectée prend doucement des accents morbides. Elle s’ouvre donc à l’étrange, au mystère et confère à son heureux bénéficiaire une réputation de haute sagesse. Celle-ci constituerait sans doute un avantage décisif dans mon apostolat, mais, hélas, elle survient au moment même où je ne puis plus l’exercer. Délicieux paradoxe qu’il conviendrait de méditer longuement.
De fait, les gens qui viennent me voir m’estiment souvent crédible en matière de malheur. Dès lors, il ne s’agit plus pour moi d’énoncer de douçâtres vérités définitives, commisérations fadasses ou consolations bien balancées (cf. la fameuse « Dieu vous rejoint dans votre malheur »). Il s’agit bêtement de partager des considérations banales très terre-à-terre. Ces points précis éveillent alors mes interlocuteurs à des illuminations du genre :
ah, comme moi !
ou encore
alors vous aussi ?
Ouais, moi aussi, pareil. Ces constats en forme de symbole créent un lien balsamique qui rompt la solitude et le sentiment de malédiction. Le soin est immédiat. Son agent involontaire acquiert ainsi l’aura magique du thaumaturge. Et même si assez vite la fatigue énorme vous oblige à mettre fin à ces échanges, l’impossibilité physique de faire plus n’est pas sans renforcer l’effet produit. L’incapacité presbytérale réconforte et la faiblesse réelle console. Parvenu à ce point indépassable, il est temps de se quitter : à chacun sa douleur.
Avec la maladie, j’aurai appris qu’en ces matières, le partage est possible s’il n’est pas infini. Sa condition est sa limite, à savoir l’idiosyncrasie de sa propre souffrance. Cette clôture très concrète brise les délires lénifiants, assèche les discours idiots et ouvre le champ de la grâce où chacun s’abandonne à l’autre, dans le silence.