De la religion

Si j’ai bien compris, l’excellent philosophe Charles Taylor définit la « religion », au sens large, selon deux termes, la transcendance et la transformation. La transcendance dit l’existence d’une réalité supérieure qui échappe à tout désir1Cette formulation est maladroite (voir commentaire d’Isabelle). Elle essaie de dire non idolâtre ou non construit par le désir possiblement désorienté du récipiendaire.. La transformation dit la modification de l’être par la connexion avec cette réalité transcendante.

 

Ces deux aspects sont présents de manière dégradée dans la SEP. La maladie semble un autre incompréhensible qui s’impose au lieu le plus sensible. Elle fait expérimenter une sorte d’auto-transcendance du corps vivant, qui échappe à ma volonté, mes projets et mon intelligence. Cette révélation impérieuse appelle à une nécessaire transformation, une conversion radicale d’usage et de raison.

 

Par exemple, ceci : la lenteur et la nécessité de sérier les activités leur procurent une surprenante profondeur. L’existence banale, pauvre et secrète devient ainsi intense, riche et spectaculaire. Le consentement à la défaite procure une belle victoire qui refuse attrait et séduction. L’inverse exact du très médiatique Nicolas Demorand, qui, fidèle à soi, donc non transcendant et non transformé, met en scène, en bon moderne et sous les applaudissements, un passage magnifique « de la honte au combat ».

 

Pour ma part, comme je refuse désormais de me battre sous cette forme contre le malheur, n’y pouvant rien n’étant pas de taille, j’éprouve la force irrésistible, anarchiste et enivrante, de cette non-violence imposée. La maladie rend-elle ainsi fou ou sage ? Ou sage d’une nouvelle folie, malgré soi, loin de soi, disons sans le soi d’avant ?

 

Étrange conversion à mes dépens…

1 réflexion sur “De la religion”

  1. Espérance.

    « La transcendance dit l’existence d’une réalité supérieure qui échappe à tout désir. / (La maladie) fait expérimenter une sorte d’auto-transcendance du corps vivant, qui échappe à ma volonté, mes projets et mon intelligence. » : je ne suis pas certaine de saisir la logique qui unit ces deux propositions, j’achoppe sur « auto-transcendance » dans la seconde, ou sur « désir » dans la première.

    Certes, le corps perçu par le filtre de la maladie échappe à ma volonté, mais il n’en est pas moins désirant : dans ce cas, nulle « auto-transcendance ». Qu’entendre alors par ce nom ? En quoi consisterait malgré tout  son désir ?

    Ne faut-il pas plutôt envisager, en un premier temps – un premier mouvement, plutôt, qui prendrait la forme paradoxale de certaine immobilité – le corps malade selon une modalité de « descendance » ? Pour appréhender ce corps qui, peu à peu ou brutalement, s’impose à celui qui le vit quotidiennement, il faut – second mouvement, second temps – accepter de descendre avec lui, en lui : descendance devient exploration intérieure, spéléologie, plongée en soi… Pourrait-on dire « baptême », puisqu’alors la profondeur parcourue ouvre à de plus larges perspectives, celles d’une rencontre inédite, inouie  ?
    Quant au « soi d’avant », se trouve-t-il entièrement disqualifié ? N’y avait-il pas déjà en nous, avant même la maladie, indépendamment d’elle, l’intuition de cette profondeur de l’humilité, du banal, du silencieux et du secret – le désir de cette profondeur ?
    Dans ces conditions, la conversion se fait-elle aux dépens de celui qui consent à la plongée, puisque justement, il choisit de répondre à l’appel de son désir, il s’en rapproche – il consent, il est conscient, même obscurément, même sans mots pour le dire ?

    Ces lignes une fois écrites, il me semble mieux comprendre ce que l’auteur de ce blog nomme « auto-transcendance »…Il ne me reste donc qu’à reprendre tout mon pauvre raisonnement ! Le corps malade : un excellent pédagogue !

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