La maladie chronique constituerait en son essence une expérience de réincarnation forcée dans un monde de désincarnation computationnelle. Je complète cette proposition en adaptant la distinction déjà citée de Paul Tillich sur le temps plein et le temps vide (voir ICI).
Le sépien s’alourdit d’un corps massif et douloureux devenu plein. En effet, il expérimente à l’évidence sa présence indubitable, éloquente et majestueuse. Dès lors, il se convertit de force à son credo. Il se soumet à son monde : temporalité ralentie, pesanteur dégradée, dimensions réduites, pulsions spasmodiques, impatiences et ratages soudains, etc. Désormais, le corps n’est plus l’instrument vide, transparent et profane, d’un projet politico-moral, fondé (en apparence) sur le confort détendu et un humanisme voltairien. Il redevient ce maître intime et ténébreux avec lequel il convient déjà de composer. Ah, l’infâme qui enferme, altère et contraint !
Composer est un mot satisfaisant, car assez exact. L’esprit autrefois farouche, libre et soi-disant émancipé, ravale son orgueil. Il oublie les anciennes volatilités ou ses velléités à trafiquer sans cesse le champ immédiat de la conscience. Matin, midi et soir, le malade compose avec la matière qui enclot, tendons raidis, nerfs énervés, muscles lents et indisciplinés. Il déguste et mijote à petit feu, par le mystère d’une combustion lente. Après les envols magnifiques, le voilà donc replongé dans une glaise lourde et poussiéreuse comme dans un fleuve sauvage et minéral, qui l’emporte. On croirait un nouveau baptême, ou la naissance impromptu d’un monstre anadyomène.
C’est pourquoi, si malgré l’épreuve, ou grâce à elle, nous attendons toujours la vie à venir et la résurrection de la chair, c’est que nous en avons intégré la leçon enfantine et très chrétienne. Seul un esprit encharné et malaxé, ou encore seule une âme non-extraite, tissent avec l’amour réel une alliance vivante.
Se réincarner et ressusciter…