Le juge et la veuve (Lc 18, 1-8)

Les évangiles des semaines passées mettaient l’accent sur le salut et la foi1Voir Le pauvre qui sauve et Moutarde ADG. Celui d’aujourd’hui prolonge ces méditations, et lie plus précisément la question du jugement et la pratique de la prière. Cette dernière prenait, dimanche dernier, la forme de l’action de grâce2Cf La dîme du lépreux.. Ici, par le biais d’une parabole, elle se présente comme demande insistante et réitérée.

 

Jésus, homme de terrain, est tout autant homme de prière. Tantôt il se retire seul à seul avec son Père, tantôt il s’adresse à lui en présence de la foule demandeuse de signes. Prier et agir sont ainsi étroitement liés, voire se confondent. Qu’il incite ses disciples à faire de même n’est donc pas surprenant. De ce point de vue, le texte précise l’enjeu de ses propos de façon nette : il est nécessaire « de toujours prier sans se décourager ». Notons qu’il n’insiste pas tant sur le fait de prier que sur le fait de ne pas renoncer à prier. En effet, que de fois ne sommes-nous tentés de mettre de côté cette pratique ? Soit par découragement (Comment faire ? À quoi bon, Dieu ne m’entend pas… ), soit par paresse (J’ai assez prié pour aujourd’hui ! ). Parfois aussi, nous nous lassons de la récitation machinale et monotone de formules auxquelles nous ne prêtons plus attention.

 

Cette nécessité de la prière, la parabole l’illustre avec beaucoup de vivacité. Jésus donne à entendre deux voix et à observer deux attitudes très contrastées. Tout se passe dans un lieu unique, comme clos, une ville où sévit un juge inique. Une veuve s’adresse à lui pour que justice lui soit rendue. Imaginons les personnages, imaginons la scène qui se répète jusqu’à ce que l’un des deux cède.

 

L’homme est un « arbitre expert », à la façon du Grippeminaud de La Fontaine. « Bien (vêtu), gros et gras », sans doute, il rend une justice injuste. C’est la justice d’un notable sans foi ni loi, sûr de ses prérogatives. Ses seuls jugements sont ceux qui servent ses intérêts propres, au mépris des personnes et de leur dignité. C’est un homme au coeur sec, confit dans son égoïsme.

 

Face à lui se présente une femme délaissée, dépendante, en nécessité de soutien social, économique. Une femme sans défense confrontée à l’injustice, qui cherche un défenseur contre l’adversité. L’homme de loi ne l’entend pas, ne l’écoute pas. Elle renouvelle sa démarche, encore et encore. Au lieu de l’isoler et l’accabler davantage, la surdité de son interlocuteur semble agir comme une incitation à faire valoir ses droits sans se décourager. Elle est opiniâtre en proportion de ce qu’elle a intériorisé la possibilité, toujours, d’une justice : aucun doute ne semble l’ébranler. Elle fait preuve d’une confiance – une foi – indéfectible qui se dit et se redit sans relâche. La parabole nous rappelle ainsi la nécessité de tenir la prière assurée et prendre patience pour recueillir en son temps la réponse du Seigneur.

 

Ce qui semblait perdu finit en effet par se produire : le juge se prononce en faveur de la demandeuse. Certes, il ne lui cède  que pour se débarrasser d’elle, à l’issue d’un raisonnement assez tarabiscoté (« même si … comme… pour que... »), et selon une logique plutôt étriquée et méprisante. Il n’en reste pas moins que l’insistance de la veuve a fait bouger les lignes : au centre même de la réflexion de l’homme s’impose cette sentence, « je vais lui rendre justice ».

 

Jésus se ressaisit de ce raisonnement par un « combien plus » déjà rencontré dans ses propos3 Cf par exemple Lc 11, 13 : « Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui le lui demandent ! ». Il définit ainsi, lui, le droit et la justice véritables, selon une logique de l’abondance de miséricorde. Le personnage du juge inique sert donc de repoussoir : la  véritable justice vient du ciel, non des hommes. Au simulacre de jugement rendu par ce personnage s’oppose la longanimité et la patience aimante du Père4« (Dieu) les fait-il attendre»  (verset 7, traduit par « Dieu tardera-t-il à leur égard » dans la LSG) : le verbe grec (makrothumeo) donne littéralement « user de patience », « se montrer longanime » ; il n’est pas sans renvoyer au verset 1 : « sans se décourager » (ekkakeo : « perdre courage », « se lasser »).. La rencontre entre le juge et la veuve n’a pas réellement eu lieu : Dieu, lui, sait se tenir à l’écoute et se mettre à l’unisson de « ses élus  qui crient vers lui jour et nuit » dans l’espérance du salut qui leur viendra du Christ.

 

La question finale formulée par Jésus à propos des temps du Jugement à venir renvoie alors au verset initial : foi et prière sont liées, celle-ci exprime celle-là. Bien plus, elle l’active, la met en œuvre. Expression de notre fidélité à Dieu, veiller et prier sans cesse notre Père qui est aux cieux est une clef pour ouvrir la porte du salut.

 

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