Heureux les hésitants (Mt 5, 1-12)

C’est un passage fameux que celui de l’évangile d’aujourd’hui (4 TO, année A). Tellement lu et relu, tellement commenté que je me trouve embarrassée d’en écrire quelques lignes. Je cerne son organisation, j’en perçois la progression à base de formules paradoxales, je repère le passage du « ils » anonyme de la foule aux « vous » adressé plus particulièrement aux disciples.

 

Certes, l’intitulé courant qui lui est attaché, « béatitudes », donne le ton et trace la perspective joyeuse d’un bonheur selon Dieu. Il s’agit d’un bonheur pour maintenant (utilisation du présent) tout autant qu’un bonheur à venir (utilisation du futur). Les deux temps font miroir, en raison de leur combinaison à l’adjectif « heureux » : Jésus annonce un futur déjà là. Ces bénédictions ouvrent une attente et une espérance qui sont elles-mêmes bonheur. Le royaume des cieux ne relève pas tant d’une géographie plus ou moins abstraite que d’une situation réellement vécue, soit par manque à racheter (les pauvres), soit par ajustement à la perspective divine (les humbles, les miséricordieux).

 

Pourtant, je ne sais selon quel axe organiser ma réflexion. Le premier macarisme (verset 3) me semble opaque jusqu’à l’obscurité ; je ne sais comment l’entendre. Les suivants, à l’inverse, paraissent limpides jusqu’à la transparence : qu’en dire, qu’ils ne disent eux mêmes ?

 

J’opte donc pour une double approche : m’intéresser de plus près au lexique, et faire un pas de côté.

 

« Heureux les pauvres de coeur » est parfois traduit par « heureux les pauvres en esprit ». Un passage par le grec met un peu d’ordre dans la réflexion : le mot utilisé est « pneuma ». En première acception, il s’agit d’un souffle. Je m’autorise donc une interprétation : ces « pauvres en esprit » ne seraient-ils pas des essoufflés, de ceux que les aléas de l’existence mettent hors d’haleine1En donnant « ceux qui sont à bout de souffle », La Bible, nouvelle traduction, corrobore cette compréhension (éditions Bayard, 2001)., les privant du souffle même de la vie – ce souffle de Dieu qui présida à la création de toute chose ? Un lien s’établit alors de façon plus évidente de béatitude en béatitude : souffle et justice, de l’une à l’autre, jusqu’au verset 10 qui fait écho au verset 3.

 

Ce passage par le grec ne suffit pourtant pas. Il faut détacher l’attention des béatitudes, pour s’intéresser à leurs conditions d’énonciation :

Voyant les foules, Jésus gravit la montagne. Il s’assit, et ses disciples s’approchèrent de lui. Alors, ouvrant la bouche, il les enseignait.

« Ouvrant la bouche » : par associations d’idées, la métaphore pour signifier le fait de parler renvoie à cette autre formule, « Ce qui sort de la bouche »… Ce qui sort de la bouche, ici, c’est autant un souffle que des paroles. Parler implique le souffle. Souffle et parole sont adressés, comme une bénédiction, aux essoufflés, aux exténués, comme à ceux qui se tiennent déjà dans la perspective du Père. Se révèle ainsi que :

C’est l’esprit qui fait vivre… Les paroles [de Jésus] sont esprit et elles sont vie » (Jn 6, 63).

Ainsi considéré, l’intérêt de ce passage m’échappe moins. Pour ce premier enseignement de son ministère, Jésus se trouve dans la position de Moïse mandé sur la montagne pour enseigner le peuple de Dieu (Cf. Ex 24, 12). Ne présente-t-il pas aussi la façon dont il vient accomplir la loi mosaïque, en se faisant homme persécuté pour la justice de Dieu, parmi les hommes sur lesquels il ne cesse, pour leur salut, de poser un regard de miséricorde ? « Voyant les foules », Jésus leur fait le don béni des « paroles de la vie éternelle » (Jn 6, 68), comme une pentecôte, alors anticipée, désormais sans cesse renouvelée. Je me tiens dans la foule et je tâche d’écouter.

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