Je médite les deux tropes de l’évangile du jour, le sel, la lumière (5 TO, année A). Ils sont en partie antagoniques puisque le sel jeté dans le feu l’éteint (dans certains cas).
Peu importe. Les homélistes avisés rappellent les multiples sens figurés du sel (halas). Citons le goût, la purification, la fertilisation des sols, la conservation ou encore la protection des aliments hors toute putréfaction. Les plus érudits remarquent que le mot choisi pour désigner l’affadissement redouté (môrainô) dérive de môros qui signifie stupide, voire fou et, par dérivation impie. Là, on peut citer le premier verset du psaume 12 :
Le fou dit en son cœur : il n’est pas de dieu.
Quant au sort de ce sel dessalinisé, aliéné loin de son être, ce sera d’être foulé au pied sur le chemin, katapateô, ce qui signifie une destruction totale, insultante et teintée de mépris.
Il y aurait donc beaucoup à dire. Cependant ce qui m’intéresse est autre chose. Il s’agit de l’audace poétique du petit rabbi de Galilée. En effet, on connaît le début du Bateau Ivre de Rimbaud :
Comme je descendais des fleuves impassibles…
Le tour de force et la provocation du jeune ardennais consistait à réfuter tout de go le comme de la métaphore poétique (le poète est comme un albatros, etc.). Dès l’incipit, le terme clé de tout art poétique est renvoyé à son sens temporel, simple synonyme de « alors que ». Le poème ne file pas l’image. Il signifie que le poète est vraiment un bateau. Le dérèglement de tous les sens devient réel. Cette expérience poussée à son paroxysme conduira Rimbaud aux portes de la folie et de la mort. Alchimie du Verbe dans Une saison en enfer décrira, analysera et soldera ce délire. La chair ne peut devenir verbe créateur.
Or, ici, le procédé littéraire est le même. Le disciple de la parole n’est pas « comme » ceci ou cela. Il est sel, il est lumière. La parole du personnage opère ce qu’elle dit. Quand le verbe se fait chair, engager une conversation avec lui modifie son auditeur. Cette parole adressée et reçue transforme l’être. Jésus est le poète absolu et génésique, son lecteur doit le savoir. Il s’offre et s’abandonne alors comme un opéra fabuleux où s’opèreront à son insu d’étranges métamorphoses.

Alice, la chenille et le papillon.
J’échange avec une amie. Il est question de silence, de méditation silencieuse et de silence méditatif – soit une profondeur en forme de danse intérieure qui permet tout à la fois l’ancrage et l’allègement.
Echangeant ainsi, je crois comprendre l’image apparue à la lecture de la conclusion du commentaire « évangile.com », selon laquelle, dans le dialogue instauré avec le verbe fait chair, le lecteur « s’offre et s’abandonne comme un opéra fabuleux où s’opéreront à son insu d’étranges métamorphoses. »
A peine ai-je lu ces mots que s’impose, a priori incongrue et hors sujet, la chenille d’Alice dans l’adaptation foutraque et géniale du récit de Lewis Caroll par Tim Burton.
Le cinéaste la nomme « Absalom » : je considère tout d’abord que décidément, je fais une fixation sur les Ecritures saintes. Il ne faudrait pas que cela tourne à la monomanie.
Mais, si j’ai appris à me défier des fantaisies de mon imagination hasardeuse, je me méfie tout autant des bornes d’un rationalisme obtus (1). Cherchant à déterminer la source de ce surprenant jaillissement d’image, je le relie très vite au mot « métamorphoses ». Je me dis alors qu’en fait, elle ne se métamorphose pas, cette chenille : elle devient ce qu’elle est déjà. Cela suffit à valider pour toujours son incontournable sagesse (celle de la chenille qui, sans illusion, se sait aller à sa fin) et sa bouleversante beauté (celle du papillon qui, avec délicatesse , se donne au regard sans compter ) – en somme, sage et belle de manifester en plénitude ce qu’elle est.
Raisonnant ainsi, je réalise également ceci : dans le film, une fois qu’elle est au fait de sa mission – de son devenir elle-même – Alice cesse de poser des questions. Ce changement de procédure coïncide avec le moment où Absalom, elle, se replie sur son propre silence pour que s’y opère sa métamorphose. C’est dans le silence que la chenille devient papillon et, papillon, c’est en silence qu’elle signe sa présence.
Une fois cela posé, je dois me rendre à l’évidence : je ne sais décidément pas aller à l’essentiel, l’écriture mime ma réflexion, par tours et détours… Il est temps d’apprendre à saisir le blanc entre lignes et mots pour y opérer la mue qui s’impose.
(1) Raison / contre-raison, selon la formule « si ça te titille, c’est que ça frétille au bout de l’hameçon : il faut ferrer le poisson ».